Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée………..

A propos de la pièce consacrée à Pierre Molinier.

 de Bruno Geslin avec la complicité de Pierre Maillet.

Pièce écrite au début du siècle à partir des entretiens enregistrés de Molinier, mort en 1976 né en 1900, soit un siècle plus tôt.

Deux jeunes hommes reclus dans une maison se consacrent à l’écriture de cette pièce. J’y assiste dans le cadre du festival Automne en Normandie sur le thème masculin/féminin, après avoir participé à l’organisation des Rencontres-Débat du CIPA sur le thème Ordres et Désordres du Sexuel. Débats qui laissent à penser comment, à partir des questions s’originant, ou passant par le sexuel, homosexualité, transgenre, transsexuel, se trouve retravaillé la question des catégorisations. Ceci se retrouvant dans les propos des figures de ce mouvement tant philosophique de Foucault et Deleuze que des activistes du genre comme J. Butler.

Tous mettent en question, voire tente de faire voler en éclats les systèmes usuels, en particulier ceux qui se rapportent à l’humain, dans un mouvement qui peut apparaître contradictoire de disparition et de prolifération des, je dirais, polarités, sorte de fragmentation qui s’étaie des regroupements qu’elle suscite, mouvement qui vient à remettre en question les notions de psyché individuelle, de conscience corporelle, d’intérieur/extérieur, d’espaces public/privé.

Ce mouvement s’insère dans un monde de techno-sciences, qui justement s’étaie de ces catégorisations qui, pour être opérationnelles, sont de plus en plus discriminantes (pour être opérationnelles), catégorisations, qui plus particulièrement pour le corps en viennent à le fragmenter pour en faire des produits de la technique susceptibles d’une exploitation financière. Dans tout ce courant l’homme serait à lui-même une petite entreprise qu’il conviendrait de gérer au mieux. Petite entreprise à capital humain où la jouissance paraît l’axe du parcours, argent/sexe/pouvoir, indissolublement liés devenant la composante centrale de trajectoires remarquables. La composante sexuelle paraît ici paradigmatique de ces trajets de jouissance comme va le montrer notre exemple.

C’est ici que l’histoire de P. Molinier, celle que nous construit la pièce de théâtre nous paraît intéressante.

Là encore c’est la trajectoire qui qualifie Molinier, trajectoire pragmatique, dans le commentaire : l’auteur de la pièce nous présente un Molinier sympathique, chantant avec son accent du sud, blagueur, malicieux et simple, un Molinier franc, sincère, en rupture de convention « couper les fils de la marionnette » dira-t-il. Molinier n’explique pas, il ne commente pas, il donne à voir. Il parlera de sa séparation avec Breton lui chez qui on trouve justement cet écart entre le dit et le fait. Molinier, l’ingérable va vivre sa passion, c’est le vocable qui lui est prêté, sans entrave et sans vindicativité. Destinée solitaire dans le sens où il ne persuade pas, ou l’agression n’est dirigée sur personne (et pour cause), mais destinée qui attire, regroupe, rassemble, par la communication qu’il établit de par son œuvre picturale et la grammaire qui s’y déploie.

MOLINIER IMAGEMolinier est fétichiste, fétichiste des jambes, des bas, des talons aiguilles, ce fétiche est sa jouissance, qu’importe ce qu’il y a au-dessus semble-t-il l’important est de ne pas troubler cette fascination excitante. Lorsqu’il nous place ces jambes dans un univers, ce sont les siennes sources inépuisables d’excitation, et dans la pièce viennent tour à tour les jambes sous les jupes des mères (il est en bas âge), les jambes de sa sœur, fut-elle morte, et les jambes qui viennent à lui ; au-dessus de ces jambes il y a souvent des masques parfois mortifères.

Dans d’autres cas ce sont les trous qui paraissent également le fasciner et qu’il figure en photo, trou des corps. Quelque part, si jouir existe, pour lui un corps n’existe pas, seul un morceau, voir un deviné, un rien à voir ; ce qui évoque me semble-t-il la jouissance qui précède la mort. Mort qu’il se donnera d’ailleurs en s’introduisant dans la bouche le canon d’un pistolet pour un ultime trou explosif.

Plus d’intime, plus de privé/public, un démontage/montage innommable qui tient lieu d’exister, qui se déploie socialement, les œuvres se vendent, se collectionnent, attirent des gens, des groupes se constituent, des communautés, autour d’un jouir, d’un jouir acquérir, d’une initiation.

Trajet d’une sorte d’auto-entreprise qui se déploie, derrière laquelle se trouve, ma foi, des gens qui la plupart du temps sont forts sympathiques. Communauté qui persiste après la mort de son auteur, un au-delà de la mort, immortalité que Molinier se fixait comme objectif, qu’il a réalisé d’une certaine façon au-delà de ses fantasmatisations multiples : donner son corps à la science et en particulier faire greffer ses testicules à un jeune homme, ou encore « étaler son sperme sur ses œuvre en guise de vernis ». Nous avons maintenant à faire avec un Molinier artiste, œuvre ( ?) de mise en scène d’existence et nous pourrions ouvrir de nombreuses dimensions pour un débat : celles de Dichter par exemple, une vie comme construction narrative, vie qui aurait pu être banale repliée secrète, d’un fétichiste, elle prend maintenant par sa reprise, son assertion, sa sublimation valeur d’une œuvre attribuée à son auteur.

Créer une trajectoire de vie qui, si elle ne s’inscrit pas dans une morale, c’est le moins que l’on puisse dire, se déploie peut être dans une esthétique, voire une éthique. Ce qui pourrait s’avérer une interrogation, avec la notion qui l’accompagne de plein, voire de réussite au regard des critères d’une société moderne, où Molinier n’est plus une personne, mais une figure de destin. Ne peut-on évoquer à son propos ce que Deleuze évoque comme ligne de fuite avec ce qu’elle révèle de mortifère à sa fin.

Est-ce par analogie :

La trajectoire du Golden boy qui au-delà des cadres institutionnels trouve l’espace d’une jouissance fondée sur les jeux du gain, de la perte ?

La trajectoire du champion sportif : le marathonien par exemple dans la proximité jouissance /douleur ?

Est-ce par analogie la trajectoire mythique de la réussite politique actuelle qui, traversant les structures sociales, tend vers les ultimes jouissances du pouvoir dans une sorte d’extase, fut-elle passagère ?

Est-ce plus banalement ce qui représente la réussite de la petite entreprise dans son fol espoir de briser les cadres et d’atteindre la démesure ou encore celle du « post »  sur internet qui va déclencher des répercussions mondiales ?

Est-ce de ce registre-là que le monde de demain sera fait, chacun se saisissant d’une infime partie du monde, d’une miette, pour à travers elle, par la jouissance qu’il en éprouve se forger un destin ?

Michel Brouta

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