L’ombre parlée de la Kulturarbeit

L’ombre parlée de la Kulturarbeit

Marie-Laure Dimon

La mondialisation contribue à la transformation des formes sociales, spatiales et temporelles. Ses composantes les plus importantes sont la communication et la restructuration du système économique qui a pour nom le néolibéralisme. Ce système a laissé advenir une recomposition de l’habitus renvoyant à des institutions émergentes. Celles-ci sont d’ordre pictographique et idéographique, les sigles en sont un des modes d’expression paradigmatique.

Cette transformation des institutions fait appel à un processus primitif, au stade originaire. Ce processus donne aux institutions un caractère « dépouillé de significations collectivement élaborées[1]. » Toutefois, le néolibéralisme représentant les divers supports de la mondialisation, serait-il alors à interpréter comme relevant de l’universel ? Il façonne les institutions, les cultures, les groupes en un seul et même langage dont le sens n’est plus ambiguë, mais réduit à un signifié. Il donne la primauté à la voie économique, ce qui concourt à instaurer notre société de consommation comme détentrice de la satisfaction de tous les besoins, laissant advenir le règne de l’être et du grand Tout corporel.

Avec le néolibéralisme, convergent aussi les immenses progrès des technosciences, les inventions les plus « folles » sur la santé, l’alimentation, le climat. Google veut refaire le monde à son image, sans limites… monde proche de la science-fiction avec des cités idéales sous-tendues par l’idée de l’harmonie. Au cœur de la Silicon Valley, Google X Lab travaille sur des innovations de rupture, l’intelligence artificielle (Larry Page et Sergueï Brin) est de doter une machine du raisonnement humain, la visée étant que l’informatique doit nous comprendre. Ces chercheurs veulent faire reculer les limites de la vie, anticiper nos envies et nos pensées bien avant que nos neurones aient eu le temps de se connecter pour réagir aux stimuli du monde extérieur.

Dans ce contexte d’émergence sociétale, penser la prééminence de l’éminemment singulier sur le groupe apparaît comme vitale pour ne pas sombrer autant que faire se peut dans le grand Tout. Le monde des technosciences, par la fascination qu’il induit sur les individus, peut conduire à « la servitude volontaire ». En effet, la vulnérabilité du sujet, force et faiblesse, laisse éprouver à certains toujours plus de difficultés à se positionner en tant que sujet (partiel) réflexif de lui-même, sujet qu’impose l’individuation.

Les individus dans leurs capacités à fabriquer du social ont à renouer et à repenser les liens sociaux dans leur intériorité et non uniquement à l’épreuve de leur extériorité. Le social est exporté par la parole, les mots et ses formes, le langage, les codes et le discours de l’ensemble. Alain Ehrenberg détermine le social, par le fait, que nous ne sommes pas des sujets, mais des « Je ». Nous pouvons disposer de toutes les positions du discours: celui qui parle, celui à qui on parle et celui dont on parle. La capacité de pouvoir agencer ces positions conditionne et coordonne l’action du je avec un autre à travers ce qui se partage, s’échange et fait sens commun. Ce relationnel est essentiel au social et cette coordination suppose des mœurs, des habitus, des usages, Mauss a nommé cet ensemble institution. Mais Durkheim et Mauss se sont préoccupés surtout de la qualification des rapports et des liens entre les groupes, et entre les individus dans les groupes. Pour en revenir à l’institution, nous pouvons dire que le discours relationnel est à la fois instituant/institué, création de l’ensemble et du je, il témoigne de l’inséparabilité « corps et parole », le corps-mémoire pénétré de symbolique ou d’imaginaire et de matérialité initie le discours qui s’échange, circule à travers les places, les rôles et les fonctions, il est mis à l’épreuve de la limite, en tant que castration.

Pouvoir rendre compte de l’intériorité du lien social, c’est aller à l’origine de ce lien dont le postulat se trouve dans le fantasme d’auto-engendrement, (Piera Aulagnier). Ce fantasme représente l’exigence d’individuation (autonomie pour C. Castoriadis). Cette exigence marque le monde humain et amène à considérer l’intériorité du corps maternel. Ceci fait subir une extension à la conception freudienne de la Kulturarbeit. Dans Totem et tabou, la culture place, au fondement du lien social, l’union (homosexuelle) des frères tuant le père. Aujourd’hui, elle vient interroger un au-delà, une antériorité à cette scène mythique, le silence du maternel comme enveloppe socioculturelle, au fondement de la première rencontre entre l’être existé et le social (hors soi).

Reconnaître l’originaire dans le dialogue comme champ de fiction pose une exigence sur la qualité du lien social. Or le lien social ne cesse de se fragmenter, de se complexifier en tentant d’y intégrer les singularités et les exigences de la société néo-libérale.

Cette mutation des liens sociaux dans lequel le sujet de la singularité s’instaure par un mouvement de « folle réflexivité » demande àêtre portée par un ensemble. Mais qu’en est-il de cet ensemble culturel ? Loin de prétendre à l’univocité, il est composé d’une multitude d’éléments le plus souvent contradictoires. Cette nouvelle configuration permet de questionner la notion de maternel, qui, selon Patrick Merot, est à l’origine des origines et de s’interroger sur la nomination de ce qui n’a pas de nom. « Est-ce déjà la mère, ces traces qui n’ont pas encore de représentation ? C’est cela que nous appelons le maternel et qui viendra habiter le corps de la mère. Comment peut se définir ce qui serait spécifique du maternel[2] ? »

Freud dans l’Esquisse met son invention d’un appareil psychique à l’épreuve de la clinique, c’est la situation de l’infans auprès de sa mère qui vient comme premier événement clinique, premier moment organisateur de la psyché. Cette situation conduit à l’épreuve de satisfaction par l’action spécifique, absolument nécessaire à la survie biologique de l’enfant et, faute de cette action, survient l’épreuve du « désaide initial de l’être humain ». Freud en fait une notion centrale, et avec elle, apparaît la détresse comme l’impératif de l’intervention de l’autre, indispensable à la réalisation de l’action spécifique. Cette action se produit au moyen d’une aide étrangère qui se présente comme personne secourable (représentant maternel), manière donc d’être à l’écoute du sentir dans le registre du contact. Toutefois, Freud place l’objet de façon à être étranger à la satisfaction, témoignant ainsi du premier don d’altérité.

Pour Lacan, Il s’agit alors d’un nouage entre un monde de perceptions renvoyées aux signifiants, renvoyant à leur tour à un objet-perception hallucinatoire et à un monde de présence pratique. Néanmoins, l’infernal freudien, précise Monique Schneider[3], tient dans cette collusion originaire entre ennemi, étranger et secourable, proche et lointain, intime et étrange…

Si le nouage vient définir ce monde entre l’interprétation venant de l’extérieur et la puissance immédiate transformationnelle, néanmoins il inscrit la psyché singulière dans un processus qui vient inféoder l’inconscient au langage. En se différenciant de Freud qui arrimait l’inconscient à l’ordre parental, Lacan arrime l’inconscient au langage à la fois en tant qu’antériorité temporelle et extériorité imaginaire, localisée entre cuir et chair[4]. Ainsi, le sujet de parole est-il essentiellement un Je qui peut recevoir le message de l’Autre (inconscient et langage), non uniquement par ce qu’il lui a attribué, mais en fonction des places qu’il occupe et de ce qu’il en attend de ces diverses fonctions. Cet Autre est aussi le corps qui protège, il est l’Autre maternel (la personne secourable), l’ombre portée de l’ancestral qui, cependant, est aliénante.

Piera Aulagnier apporte d’autres remaniements à l’intérieur de la métapsychologie freudienne avec toujours le souci de référence à Freud. Ces remaniements sont l’écho direct de l’énigme que pose la psychose et des modifications qu’elle induit à l’écoute psychanalytique. Sa théorisation se situe dans un mouvement perpétuel d’élaboration entre le champ clinique, le champ théorique et le champ d’une anthropologie sociale, à commencer par celui du porte-parole et de la mère anticipée, l’ombre parlée.

Piera Aulagnier se dégagera donc des influences de Freud et de Lacan pour développer ses théories sur l’avènement du Je qui se construit dans une dialectique temporelle mettant en scène la permanence de l’identité construite grâce à la mémoire, traces mnésiques et fantasmes, par le travail d’un Je‑historien et de projection du futur dans un projet identificatoire. L’histoire du sujet est une histoire de socialisation»

La socialisation par le discours de l’ensemble

C’est le résultat de la cohérence avec les représentations des autres, ce que Castoriadis nomme, les significations sociales et selon G. Charron « le discours est condition du Je et le Je est condition du discours ». Ce discours peut être parental, familial, social. Il propose selon les époques des modèles, des idéaux et procure au porte-parole, d’abord à la mère porte-parole, des points de certitudes, des identifications. Il lui donne une assise symbolique, voire sécuritaire dont la clé de voûte demeure la concordance entre le champ social et le champ linguistique. Ce discours fonde l’origine culturelle et civilisatrice, compromis énoncé par une société qui signifie au sujet, dès sa naissance, son appartenance au groupe social par le contrat narcissique lui forgeant des identifications. Il ouvre ainsi l’accès à la temporalité, à l’historicité et au générationnel.

Dans la théorie de Piera Aulagnier, il y a une grande proximité entre l’individuel et le collectif. Le monde dans lequel le sujet doit prendre sa place, c’est le monde humain, le monde social tel qu’il se présente à lui par délégation du couple et en tout premier lieu la mère ou son tenant lieu, le porte-parole. Proche du sens freudien, le porte-parole est le représentant maternel de la société (la personne secourable) et aussi la personne de la mère et du père. L’infans constitue son identité et son rapport à la réalité par sa dépendance au désir de l’Autre, en d’autres termes, la mère est le premier représentant de l’Autre. Ce qui apparaît d’emblée, c’est une des fonctions majeures de la mère porte-parole sur un corps biologique, soumis aux tensions, aux besoins et aux sensations, elle fait apparaître en double une nature érogène et un corps relationnel.

Le discours de la mère porte-parole porte le sceau de la réalité, il est donc conforme à un destin de refoulement, celui de l’Œdipe. Cependant, la mère porte-parole peut être soumise à certains aléas, au hasard et à ses propres désirs inconscients, à ses idéaux et à ceux de l’environnement. Ses idéaux sont parfois incompatibles avec ceux du discours de l’ensemble, ilsdonneront comme place à l’enfant celle de n’être que le reflet de ses propres idéaux, enfant exclu de la causalité culturelle, enfant aliéné au discours maternel, enfant idolâtré du temps de la nostalgie. La relation à la réalité demeure la façon dont le sujet, le porte‑parole se comporte vis-à-vis du discours de l’ensemble (espace parlant). Il l’entend, il y reste sourd, il peut le détourner, comme le falsifier.

L’interaction mère-enfant ne peut se départir du milieu psychique ambiant, du couple et de l’environnement qui accueille le nouveau‑né. Néanmoins, les structures de l’ensemble culturel rencontrent les crises et les faillites d’un social qui ne cesse de s’actualiser dans un présent immédiat au gré du repoussement de ses limites.

Par ailleurs, peut-il y avoir alors des sociétés pathologiques ? Quels seront leurs effets sur la psyché ? Cette question fût présente dans les travaux de Piera Aulagnier et particulièrement dans ceux de Castoriadis. Pour Piera Aulagnier, l’institution de la société, dans son noyau, est arbitraire, Castoriadis souligne qu’il faut être prudent avec les métaphores, ce sont des phénomènes socio-historiques qu’il faut analyser en tant que tel. Quant à Georges Devereux, il reconnaît l’existence de sociétés pathologiques.

Mais quel est ce noyau ? Il est ce qui nous permet d’envisager le postulat d’auto-engendrement, pivot de l’individuation et du collectif, il marque le monde humain.

L’invention du pictogramme et le postulat d’auto-engendrement

Envisager succinctement le postulat d’auto-engendrement psychique, à l’origine de la rencontre entre deux psychés hétérogènes, entre la singularité psychique d’un sujet et d’un autre porteur du refoulement et du socio-culturel, c’est reconnaître que l’éminemment singulier est paradoxalement à l’œuvre non seulement chez tout sujet mais aussi tout au long de son existence.

La notion pictographique éclaire les manifestations humaines à travers le corporel en lui donnant un ancrage métaphorique et représentatif, ce qui permet au sujet d’avoir un accès au registre des significations. Le pictogramme, comme première image sensée, matrice de toute image, se propose comme un prolongement et un approfondissement du concept de pulsion, activité de représentation à la limite du somatique et du psychique. C’est donc une démarche conceptuelle qui se maintient sur une ligne de crête avec le risque, précise Piera Aulagnier, « de glisser vers le biologisant du développement psychique ou à l’inverse d’opter pour une théorie de la chaîne signifiante qui oublie le rôle du corps et des modèles somatiques qu’il fournit.[5] » C’est aussi aller aux limites de l’analysable.

Le postulat d’auto-engendrement permet la structuration de la singularité de l’être dans son lien à autrui et ouvre sur un mouvement subjectif du corps à la parole par le plaisir propice à laisser des traces dans des histoires libidinales qui ne concernent pas uniquement les potentialités psychotiques. « Psyché et monde se rencontrent et naissent l’un par rapport à l’autre, ils sont le résultat coextensif de l’état d’existant. Tout existant est auto-engendré par l’activité du système qui le représente, c’est le postulat d’auto-engendrement selon lequel fonctionne le processus originaire[6]. »

Par auto-engendrement, il faut entendre le postulat du processus originaire en tant que produit d’un système (rencontre d’une zone avec un objet‑complémentaire). L’invention du pictogramme par la psyché, dans et par le trauma de la naissance, est produite par la rencontre bouche- sein, matrice du lien social. C’est une rencontre inaugurale et partielle du monde, dont l’éprouvé de plaisir se donne à la psyché comme reflet d’elle-même, engendrée par elle-même. L’hallucination postnatale pictographique (la monade psychique de Castoriadis) permet l’émergence de l’individuation « un être pour soi-même et pas seulement pour un autre ». Cependant, la psyché ne peut garder la fixité du plaisir. Le mouvement de prendre en soi s’accompagne d’un autre mouvement de rejeter hors-de-soi. Ce mouvement se produit dans la violence de l’arrachement et de l’automutilation d’une part de soi-même, ne laissant pas de trace. A la satisfaction de l’investissement s’accomplit le désinvestissement, thanatos poursuivant ses propres buts. Prendre en soi et rejeter hors de soi s’accompagne d’un travail de métabolisation, c’est à la psyché naissante de métaboliser les informations de son propre corps venues de la sensorialité, de l’espace environnemental et, en tout premier lieu, du maternel. Toute activité de représentation procède de ce qui active le processus de métabolisation (assimilation, transformation, travail énergétique… Joue à la fois dans le registre de la modélasation et de la métaphorisation)[7].

Piera Aulagnier fait de cette première rencontre bouche-sein, la toute première hallucination que provoque la toute première modification, fondamentale par le sein. L’infans, en avalant la première gorgée de lait, absorbe une gorgée du monde, sous le mode informations. L’invention du pictogramme situe la coexistence psyché/monde en s’étayant sur ce déjà-là socialisé de la mère-porte-parole et d’un ensemble. Cependant, ce processus originaire pictographique n’est pas socialisation, il met en œuvre un mode de représentation indifférencié, psyché/monde, qui maintient ainsi son unité vitale. En absorbant le monde, la psyché par l’intermédiaire du corps rencontre la parole, ce déjà-là socialisé, sur ce fond de métaphorisation. Selon Anne vernet, tradition, socialisation, individuation s’amarrent à ce fond représentatif pictographique, le heurtent ; elles « devront s’en distancier sans l’abolir, en suspendre l’immédiateté tout en le restituant sans cesse[8]. » L’activité représentative part du pictogramme de ce qui pourrait être sens et image fondamentale pour le sujet, ensuite il fait sens à travers la production fantasmatique dans le registre du primaire, séparation entre intérieur et extérieur (réalité et plaisir). Le pictogramme viendra donc problématiser, en d’autres termes conflictualiser les habitus, en initiant la subjectivité et l’amour, son invention par l’épreuve du deuil de l’indifférenciation. Dans une troisième étape, il fait sens dans la pensée, toutefois, ce qui fait sens dans la pensée doit faire sens pour la société.

L’ombre parlée de la kulturarbeit et le Je

La notion de rencontre parcourt l’œuvre de Piera Aulagnier : « Vivre, c’est expérimenter de manière continue ce qu’il en résulte de la situation de rencontre. » Piera Aulagnier précise que cette notion s’adresse d’abord d’un Je à l’Autre et en modifie le contenu en l’historisant. L’Autre commence dans toute la réflexion qui concerne ce qui précède la venue d’un enfant au monde. Il lui préexiste et constitue « un espace où un Je pourra advenir », de plus l’Autre n’est pas seulement le déplacement du passé dans le présent, mais une anticipation qui n’est pas uniquement le vécu du nouveau-né mais de tout humain.

La venue au monde de l’enfant est précédée d’un temps où il n’existe que comme anticipation de la mère. Piera Aulagnier désigne la mère comme porte-parole et mère anticipatrice, énonçant en lieu et place de l’infans, un discours qui précède de loin sa naissance : ce que Piera Aulagnier nomme l’ombre parlée, appelée aussi la violence de l’anticipation, c’est « une constante du comportement maternel ». L’ombre parlée est constituée par une série d’énoncés témoins du souhait maternel concernant l’enfant et par l’ensemble des autres, le père enétant le premier représentant. L’enfant prend connaissance de la version de sa mère, la voix en sera le substrat. Ombre parlée dans l’anticipation, ombre parlante, soliloque via le corps de l’enfant, point d’ancrage qui peut devenir un point de rupture entre le corps et l’ombre, le sexe, le corps propre pouvant contredire ce qui est projeté sur lui. La voix de la mère est aussi l’ombre parlée de son propre passé, de ses propres idéaux et des idéaux sociaux. L’anticipation permet un écart entre ces deux psychés hétérogènes, écart tenu par le porte-parole qui induit un refoulement à l’enfant. « Ce refoulement est à entendre dans le sens freudien comme une défense au service du principe de réalité et du surmoi, mais aussi comme le produit des interdits culturels de l’ensemble (interdits d’inceste et de meurtre) et de la mise à l’écart du désir fantasmatique d’un enfant du père et encore plus interdit d’un enfant de la mère[9]. »

Cet écart permet de repérer la violence précoce entre l’infans et l’ombre, imposant un décalé entre l’un et l’autre, l’enfant ne coïncidant jamais avec l’ombre (dans la psychose l’enfant est l’ombre). Accéder à la séparation, au deuil du corps maternel, par la reconstruction des perceptions/sensations avec un savoir sur le réel qui ne peut être qu’approximatif, accéder au langage en faisant évoluer cette approximation, par une métabolisation de façon permanente et par la fonction réflexive indispensable pour lutter contre la régression pictographique.

La Kulturarbeit freudienne et son extension tentent de réaliser ce défi en socialisant l’individualité avec ses effets auto-engendrés et en individuant la socialisation avec « son imaginaire et sa rationalité ». En d’autres termes, la qualification du rapport et du lien, l’un et l’autre social, par Durkheim et Mauss qui définissent le rapport social comme le rapport entre groupes et entre individus dans des groupes, englobe et crée ces deux pôles socialisant et individuant.

Pour conclure, j’évoquerai brièvement le film de Martin Scorsese Le loup de Wall Street dans lequel les protagonistes baignent dans un flot de significations engendrant désordre et chaos. Il n’est donc pas question de sortir du mimétisme, ni d’élaboration des significations, c’est le monde de l’obscénité, des excès, de l’hubris, monde de l’infernal au sens freudien.

Ce film s’inspire des mémoires de Jordan Belfort, d’abord assistant courtier chez LF Rothschild, initié par un trader qui lui explique : « la cocaïne est indispensable pour tenir le stress, pour assurer avec les putes, et la masturbation deux fois par jour est nécessaire pour évacuer le stress.» Belfort devient à 24 ans président fondateur d’une société de courtage Stratton Oakmont de 1988 à 1996 et il emploiera plus d’un millier de personnes. C’est un génie du commerce, avec toutes les dispositions pour devenir courtier de la grande époque des junkbonds (actions pourries). Fasciné par l’argent, Belfort fera sa colossale fortune en très peu de temps, sa chute est à la mesure de son ascension. Sa société lui rapporte 50 millions de dollars par an. Elle fonctionne sur un système de combines et achète en grande quantités des parts dans des petites sociétés non rentables, puis pousse ses clients à investir dans ces sociétés. Ils empochent alors des commissions de 50 % sur les transactions tout en vendant les valeurs des parts de Stratton Oakmont quand elles sont au plus haut. Les clients seront totalement arnaqués, les valeurs étant passées de gré à gré, ce qui permet à Belfort de profiter des failles d’un système bancaire.

Dans cette contextualité, social-historique du capitalisme, John Belfort occupe l’espace en jouisseur et en parfait cynique. Il carbure à la cocaïne, au mandrax, à l’alcool, à l’argent et aux femmes. Vivant dans une jouissance permanente, ses sentiments n’ont pas le temps d’émerger. Indifférent au sort des autres, il absorbe le monde, il est un éprouvé de jouissance absolue, dans un environnement vibrant en temps réel. Pour Castoriadis, la monade psychique (le pictogramme), règne du désir, monstre antisocial et asocial, exprime « un pur plaisir de la représentation de soi par soi, complètement fermé sur lui-même. » De cette monade dérivent les traits décisifs de l’inconscient, « l’autocentrisme absolu, la toute-puissance de la pensée, la capacité de trouver le plaisir dans la représentation, la satisfaction immédiate du désir.[10] »

Belfort fait partie d’une certaine finance issue d’un capitalisme régressif qui fabrique son propre réel. Il devient alors un modèle d’émancipation pour une partie de la société américaine. Avant de créer sa société, il rencontre Donnie Azoff, son âme damné (toxicomane), puis il constitue son équipe avec des « potes » de son quartier ayant des dispositions de vendeurs avides de tout consommer et de tout pouvoir. Le maître mot est « Donne-moi envie d’acheter » (éprouver le besoin). La représentation du hors soi n’est pas décollée du mimétisme avec le corps maternel. En sortir passerait par reconstruire des perceptions, des significations par le plaisir et le déplaisir, le langage ouvrant à l’imaginaire, à la créativité. Devenir autonome, c’est « la reconstruction réfléchie, la repensée[11] », plaisir secondarisé de l’élaboration des significations.

Pour stimuler les brokers qui sont parfois bien jeunes, Jordan Belfort fait devant eux un one-man-show de la vente. Pour vendre, « trop n’est jamais assez », il leur indique de ne jamais raccrocher avant que le client « n’achète ou ne meure ». Dans une ambiance de « fou », Belfort fait surgir de lui un chant guttural, accompagné d’un geste, il se frappe la poitrine, évoquant ainsi les battements du cœur (l’organe) et le rythme des pieds cadencé (la masse Canetti), tout l’auditoire reprend ce chant et ce geste, entraînant les brokers àse renforcer en une meute. L’effervescence est générale, faite de perceptions, signes-particules se mettant en réseau, connexion disait Deleuze. Mais ce qui est visé c’est la masse, celle-ci se forme sous la domination du signifiant (voix, venue et connue dans le ventre maternel). Il s’agit alors de l’interchangeabilité de chacun pouvant répondre aux clients sur le même ton de voix, le même discours issu d’un capital métaphorique, d’une activité commune originaire à tous les vivants. Dans ce monde des brokers, le film montre un féminin (la femme) en adhésivité à ce système vénal où Eros et Thanatos se confondent.

Jordan Belfort finira par être arrêté par le FBI, il dénoncera tous ses associés. Il sera condamné à quatre ans de prison et n’en fera que deux en raison de sa bonne conduite. Il vit actuellement de la vente de ses livres et de ses conférences.

Marie-Laure Dimon

Le 1er juin 2014

Bibliographie

Piera Aulagnier La Violence de l’interprétation, éditions PUF 1975

Cornélius Castoriadis L’institution imaginaire de la société,

éditions du Seuil 1975

Patrick Mérot, Traces du maternel dans le religieux, Rapport in Revue

française de psychanalyse, 2011- Tome 75 spécial congrès.

Sophie de Mijolla Penser la psychose, éditions Dunod, 1998

Patrick Miller Métabolisations psychiques du corps dans la théorie

               de Piera Aulgnier, L’esprit du temps/ Topique 2001/1- n° 74

Monique Schneider, La Détresse aux sources de l’éthique,

éditons du Seuil 2011

Hélène Troisier, Piera Aulagnier, éditions PUF 1998

[1] Anne Vernet Le monde des hommes sensés – Regards sur Aulagnier et Castoriadis. 2012

[2] Patrick Mérot, Traces du maternel dans le religieux, Rapport in Revue française de psychanalyse, 2011- Tome 75 spécial congrès.

[3] Monique Schneider, La détresse aux sources de l’éthique, édtions du Seuil, 2011

[4]Charles-Henri Pradelles de Latour La dette symbolique, Thérapies traditionnelles et psychanalyse. Editions EPEL mars 2014, p.10.

[5] Piera Aulagnier La violence de l’interprétation, éditions PUF 1975 p. 57

[6] ib.

[7] Partick Miller, Métabolisations psychiques du corps dans la théorie de Piera Aulgnier, L’esprit du temps/ Topique 2001/1- n° 74, p.33

[8] Anne Vernet- le monde des hommes sensés- Regards sur Piera Aulagnier et Castoriadis -, Internet p. 5

[9] Hélène Troisier, Piera Aulagnier, éditions PUF 1998

[10] Cornélius Castoriadis L’institution imaginaire de la société, édition, p.

[11] Termes que j’emprunte à Anne Vernet

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