La question noire et la colonisation

Sans titre

Albert Le Dorze, autour de son dernier ouvrage :

              Cultures, métissages et paranoïa

 

 

La question noire et la colonisation

Albert Le Dorze consacre une grande partie de ce livre à la question noire et à la colonisation. Dans cette problématique cultures, métissages et paranoïa c’est un choix. Soulevé dans un autre contexte français : Celui  des populations ayant une autre histoire d arrivée (guerre, économique..) le questionnement de cet auteur conduirait-il à d’autres hypothèses ? Qu’en serait-il si nous prenions les observations dans d’autres cultures : anglo-saxonnes, japonaises, indiennes…. Ce qui lui permet d’aborder les questions concernant les populations roms, les Polonais et les différentes populations arrivées en France. Ce choix, qui lui permet d’aborder sur un autre plan les dimensions anglo-saxonnes et même d’autres cultures, pourrait aussi permettre de mettre à l’épreuve les propositions avancées.

Continuant, A. Le Dorze nous convie à suivre pas à pas la rencontre de cet autre qui est, ici, noir de peau.

Il commence repassant au crible l’invocation des textes bibliques de la malédiction de Cham, puis les variations du rapport à l’étranger, selon que l’observant est en France ou dans le pays conquis. Se replonger à ce propos dans l’histoire de l’anthropologie française et les positions de Broca, pourra nous éclairer.

Il aborde ensuite la question de l’esclavage avec une recherche sur les racines proprement humaines rendant concrète une telle situation, en insistant sur la composante contextuelle. A n’en pas douter si la culture est un lieu de liaison de la pulsion de mort, il reste possible que celle-ci aboutisse selon les circonstances à des impasses révélant l’inhumanité.

Puis, dans le contexte particulier d’abolition de l’esclavage et de la vague de colonisation qui s’étendra sur tout le XIXe siècle jusque la fin de la seconde guerre mondiale, apparaît exacerbée la question de l’assimilation. Malgré, toutes les promesses renouvelées, elle ne trouvera son cheminement que du passage du code noir à la position de l’indigène.

Vient ensuite la période de l’indépendance et du rapport à la modernité qui renvoie cette fois vers la construction d’un dialogue entre interlocuteurs.

La langue, le discours vont constituer un vertex de cette réflexion.

Dans cette période, A. Le Dorze focalise son travail à partir du champ de la psychiatrie telle qu’elle s’est trouvée impliquée à ce moment de transformation.

Deux démarches retiennent son attention : l’école d’Alger et l’école de Fann (Dakar). Cependant, elles paraissent différentes dans les contextes de leur déroulement à la fois historique et géographique mais se réfèrent aussi à l’évolution de la pensée psychiatrique. L’opposition Porot/Fanon est aussi mêlée d’une opposition de générations de psychiatres (Kraepelin – Henry Ey – Bonnafé) dans un contexte politico-historique qui donnera à Fanon la possibilité d’étendre son engagement. A la suite, Fann sera « imprégné » de psychanalyse. A cette occasion il faut noter comment dans le dialogue des critiques d’expériences, A. Le Dorze touche des points cruciaux de la réflexion :

Par exemple, sur le concept d’efficacité symbolique lorsqu’il fait cette citation de Rechtman : « Elle se loge, si l’on peut dire, dans cette surprenante homologie formelle des systèmes symboliques, anatomiques et physiologiques qui rendrait possible le passage de l’un à l’autre, la transformation de l’un entraînant une transformation équivalente de l’autre et ainsi de suite. » Il y a là un réel sujet de colloque.

Ou encore lorsque A. Le Dorze cite S. Dupont sur la position de l’analyste, plus ou moins – plutôt plus que moins –, aveugle sur l’inconscient social de la psychanalyse, sur ses déterminismes sociologiques et idéologiques et aussi sur leurs conséquences dans le champ de la santé mentale, de la culture, de la vie intellectuelle. Il constate que la psychanalyse a partie liée avec l’idéologie individualiste du XXe siècle. Elle promeut « la figure abstraite d’un individu libre et autonome, immanent, indépendant de toute appartenance communautaire et de toute assignation identitaire ». L’exact opposé de l’holisme africain. Là aussi, Albert Le Dorze touche un point fondamental qui ouvre un champ de réflexion immense.

Dans ce qui va suivre de cette étude, Cultures, métissages et paranoïa, focalisée cette fois sur la problématique négritude/créolité, l’auteur nous convie à un nœud anthropologique. Le lecteur peut être amené à penser que c’est en termes de cultures que la question se pose.

Rien à voir avec les problématiques biologiques si l’on considère qu’il n’y a pas de descendance par croisement d’espèces et qu’il n’y a pas chez l’homme de race biologique identifiable dans le patrimoine génétique humain (même s’il est possible de suivre le devenir de traits génétiques : yeux bleus, cheveux frisés, couleur de peau). Pour autant, la culture, son expression, a aussi les traces d’une matérialité qui l’a supportée et celle-ci ne s’arrête pas qu’aux matériaux programmés, l’environnement, l’histoire ayant son influence.

Pour poursuivre, ce sont les questions du champ du langage qui sont déployées par Albert Le Dorze autour de la négritude et de la créolité. L’utilisation par exemple du mot nègre se fait maintenant avec une certaine appréhension. Peut-on de ce fait bannir le mot comme l’évoque un article de la revue Courrier International (décembre 2014) ?

Le mot nègre vient du portugais negra, de la racine latine niger, noir. C’est sa connotation péjorative et surtout la dimension historique de l’esclavagisme qui pouvait conduire à bannir le mot (règle de la fédération des équipes de foot américain) ; recherche d’un politiquement correct qui veut aussi faire disparaître l’esclave au profit de personnes en situation d’esclavage. Mais c’est sans compter sur la vox populi qui a d’autres voies pour signifier les mots.

Ainsi « race » sert-elle toujours à camper chez les humains l’infranchissable d’une différence. Nègre, dira le Washington Post devient une injure raciste et un mot d’argot substitué en particulier aux Etats Unis par Nigger, la plupart du temps est haineux, mais parfois par un affectueux Nigga qui appelle parfois un sentiment d’affection intra-communautaire.

Il arrive que l’inversion sémantique soit de mise comme le montre Césaire : le terme « négritude » vu comme identité et culture noire face à une francité, instrument de la comptabilité coloniale. Vient la question : jusqu’où est-il possible de « se ressentir noir » et de s’exprimer en français, ce qui conduira Senghor à cette formulation du métissage culturel :

« Assimiler la culture de l’autre sans se laisser assimiler »

Mais la négritude, revue plus tard par Daniel Maximin, ne se définit plus comme mouvement, mais comme génération d’intellectuels rassemblés par une même prise de conscience. Si le « non » d’opposition est fondateur du « je », il n’en reste pas moins que l’utilisation du français situe la question : sa question, mais il n’en reste pas moins que la réponse reste au-delà, comme le montre Albert Le Dorze.

Premier apport :
Le repérage d’une antériorité historique : le mouvement de dissémination de l’humanité (encore vient-il peut-être d’être remis en question ?) et la convocation de la butée biologique par Senghor (étude des groupes sanguins).

Deuxième apport :
Il concerne la philosophie dans la tradition africaine des maîtres du savoir qui privilégie la raison intuitive, l’image analogique, la religion, passage du mythique au mystique, un humanisme à dimension du cosmos.

Mais c’est la question du langage et des limites de sa territorialité qui constitue l’objet d’étude et met en scène le combat profond qu’illustre l’auteur : « Le noir doit mourir à la culture blanche pour renaître à l’âme noire afin de combattre l’aliénation qu’une pensée étrangère lui impose au nom de l’assimilation » ou encore « Les prophètes de la négritude, ces évanglistes ne peuvent écrire qu’en français, la langue de l’exploiteur : les mots blancs boivent leur pensée comme le sable boit le sang. » Senghor et Césaire sont ici en désaccord et pourtant c’est sur la poésie, pour faire taire les mots, que par cette voie se retravaille ainsi le rapport à l’autre.

Sartre, la proximité des surréalistes, du dadaïsme, est ainsi évoquée pour l’accès à un universel qui réintroduit la négritude. Il ne s’agit pas d’un universel de métissage, mais d’un universel fondamental qui ferait parler des Nègres français, allemands, et bien d’autres.

C’est en touchant le fondamental qu’A. Le Dorze retravaille les articulations du signifié au sens, de la représentation au représenté, et de sa dérive rationaliste structurale jusqu’à l’oubli de l’affect.

Mais si la négritude a pu constituer un point d’appui, l’auteur montre qu’elle fut l’objet de vives critiques. Au point que la négritude serait aussi un racisme, dans la mesure où on n’échappe pas aux facteurs raciaux, géographiques, historiques.

Comment marquer sa créativité individuelle dans cet environnement ? Ou encore par l’analyse marxiste d’Adotévi convoquant Fanon pour souligner la forme d’injonction, « Nous sommes nègres, restons-le », pour le laisser devant sa faim et aboutir à le faire piétiner quand elle ne le paralyse pas ?

Ou encore avec Deprêtre, souligner que la négritude devient une idéologie de pouvoir, fondée sur un essentialisme ? Mythification dira R. Dumesnil.

La créolisation est une tout autre histoire, elle n’est pas construite dans la continuité de l’existant.

Le Dorze souligne que « le Code noir » avait interdit aux blancs d’enseigner le Français à leurs esclaves noirs, lesquels n’avaient pas le droit d’utiliser leurs langues africaines originaires, d’où l’apparition d’un nouvel idiome qu’au fil du temps les colons durent partager, le créole.

En restant à ce niveau, le créole répond à sa définition d’un parler issu des transformations subies par un système linguistique utilisé comme moyen de communication par une communauté importante. Ces transformations étant vraisemblablement influencées par les langues maternelles originelles des membres de la communauté ce qui donne différents créoles selon les différentes langues de base ; une langue devenue langue maternelle des régions concernées. D’abord proche des thèses de Fanon puis se démarquant de Césaire et de la négritude, Glissan puis Chamoiseau vont créer le concept de créolisation et tenter de lui donner un contenu, avec un aperçu du dynamisme de son développement.

En fait, bien qu’il y soit question d’un niveau supérieur et inférieur dans une communication qui se cherche, il ne s’agit pas d’une assimilation par extension, avec déformations comme un pidgin par exemple. Mais le fait que cette langue naisse d’une rupture de communication, d’un anéantissement entraîne ce nouveau langage à être à la fois porteur de rupture et de liaison. Rupture dans le fait ou comprise par les uns et faussement comprise par les autres, elle est à double sens. Rupture dans le sens ou la survenue de cette langue à la fois souhaitée et crainte, renforçait la paranoïa des planteurs, car si elle s’alimente de ses mots c’est parfois pour détourner. Le créole est tout empreint de cet anéantissement de départ de l’un vis à vis de l’autre.

Nous sommes ainsi sensibilisés à une dimension du langage, celle de la rupture, voire de la haine. De « cette expérience radicale de l’anéantissement, de l’aliénation naît le mouvement de créolisation. C’est aussi la position envisagée par P. Quignard dans Mourir de penser, p.53 : « Le penseur, ce survivant qui revient dans le monde où pourtant il est né autrefois pour à peine y survivre. Il est celui qui éprouve le besoin de tout reprendre ce qu’il a vécu. Le surinvestissement du langage de la part de celui qui en fut désinvesti le plus violemment ou le plus radicalement ou le plus désespérément est du même ordre.»

Il apparaît nécessaire de souligner que cet intérêt pour la remise en question du langage vient en écho avec d’autres horizons de réflexion :

Le travail de Charles-Henry Pradelles de la Tour sur le changement de discours marqué par la castration (division du sujet) dans le déroulement du traitement magique, et la naissance du discours de l’amour courtois suspecté d’être porteur des traces de scission survenue au sein de la religion,

Mais ici dans le cas du créole, ce n’est pas un changement de discours, mais un changement plus fondamental, il faut noter que tout est refondé et le vaudou en constitue l’exemple puisqu’il est à la fois une ligne de vie, une croyance, une identité, une médecine, une expression plastique, un langage. Chacune des dimensions ayant sa propre évolution dans une créolisation extensive.

Michel Brouta

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