La chose sexuée/la chose marchande

FREUD ET MARX

la chose sexuée / la chose marchande

 

            On a souvent associé Freud et Marx. Tout comme Einstein en physique, ceux-ci ont en effet découvert, dans leur propre domaine, une dimension du réel jusque là inconnue. C’est dire leur importance dans l’histoire de la pensée.

            Il faudrait peut-être d’ailleurs parler d’une double découverte chez l’un et l’autre, la première rendant possible la seconde. Les deux penseurs ont mis en place dans leur système scientifique un deuxième lieu de conceptualisation de la réalité : une infrastructure du social pour Marx et l’inconscient dans un organisme psychique pour Freud. Ils ont aussi conceptualisé la présence, dans l’être humain, d’une nouvelle réalité : la chose marchande pour Marx et la chose sexuée pour Freud. Cela devait bouleverser la connaissance de l’homme dans les deux domaines de la sociologie et de la psychologie.

            Voyons pour Marx. Dans son ouvrage Contribution à la critique de l’économie politique, il écrit : « L’ensemble des rapports de production constitue la structure économique sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique, et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. » La société se trouve donc désormais constituée des deux sphères de l’économique, dont relève la chose produite et consommée (« les productions matérielles ») et de la sphère du culturel, qui comprendrait selon nous toutes les activités sociales et culturelles (les productions spirituelles ). La sphère ( ou la structure ) économique serait alors « déterminante » de la sphère ( ou de la superstructure ) de la culture, dans la mesure où c’est la chose matérielle qui spécifie ou caractérise la société : une société capitaliste. Mais où se situe dès lors la conscience de l’homme ? Interprétant Marx, je détache ici le « politique » et le « juridique » du système global constitué du rapport entre les deux sphères de l’économique et du culturel et j’en fais plutôt deux fonctions qui se situent dans le lieu même d’une relation de conscience entre l’une et l’autre sphère. C’est un déplacement très important du rôle du politique : son attention n’est plus alors dirigée uniquement vers les rapports entre les sujets ou les citoyens de la société, mais porte désormais aussi sur les  rapports entre l’économique et le culturel, afin que l’activité économique cesse d’être, pour une conscience politique, « déterminante » de l’activité culturelle. Le politique devient ainsi la conscience même des rapports entre les deux sphères de l’économique et du culturel. Si l’on sort du pessimisme de Marx, telle est bien la structure globale de la société contemporaine, ainsi d’ailleurs que son projet ultime.

            Mais qu’en est-il de Freud ? Il pense également qu’il existe deux lieux d’exercice de la vie psychique, ce qu’on appelle la « topique » freudienne : les deux lieux de l’inconscient et de la conscience. Une structure de pensée inconsciente détermine alors l’activité d’une pensée consciente. Or cette pensée inconsciente n’est pas, comme on le pensait jusque là, le pur produit d’une imagination désordonnée. Une énergie pulsionnelle intense puise à même les matériaux d’un imaginaire plus ou moins riche, afin de composer un système de représentations qui définit le désir profond du sujet ( ou du rêveur ). Et c’est ce discours inconscient qui, passant dans le lieu de la conscience après avoir traversé les frontières de la censure, vient influencer, jusqu’à les déterminer, les pensées et les activités de la conscience. Mais, comme nous le voyons en analyse, la  conscience peut se libérer des représentations ou fantasmes de l’inconscient, afin de se poser dans la relation entre ces représentations et les pensées de la vie raisonnable et efficace. C’est ce déplacement, proposé par Freud, qui ouvre, pour le sujet humain, des voies nouvelles et libératrices dans la connaissance de soi. La psychologie de l’homme en est alors profondément transformée.

            Mais qu’est-ce que Marx et Freud ont découvert dans ces lieux nouveaux de symbolisation de la réalité humaine sociale ou individuelle ?

Pour Marx, nous l’avons déjà vu, c’est la « marchandise », la chose marchande. Il écrit au début de l’ouvrage fondateur de sa pensée Le capital : « L’analyse de la marchandise, forme élémentaire de  la  richesse, sera par conséquent le point de départ de nos recherches. »  Or ce qui caractérise cette marchandise, c’est précisément d’être « un objet extérieur » au sujet humain. Et il en fait la démonstration en distinguant, dans cette marchandise, sa « valeur d’usage » de sa « valeur d’échange » : si la première, en raison de son caractère concret, demeure intrinsèque au producteur et au consommateur dans la mesure où elle lui appartient en particulier, la seconde, en raison précisément de son caractère abstrait, est la propriété de tous. « La valeur d’échange apparaît d’abord comme le support quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d’usage d’espèce différente s’échangent l’une contre l’autre, rapport qui change constamment avec le temps et le lieu. La valeur d’échange semble donc quelque chose d’arbitraire et de purement relatif (…) ». Par convention, c’est l’argent qui est devenue, dans nos sociétés, le représentant tout à fait premier, le prototype de la marchandise dans sa valeur d’échange. La société contemporaine tient donc son caractère spécifique de la présence, au-dessus des sujets individuels ou des citoyens, de cette chose commune qu’est la marchandise. La  société capitaliste est une société fondée sur la chose marchande.

Pour Freud comme pour Marx, la chose sexuée devient désormais indépendante du sujet qui la porte. A vrai dire, le sexe, jusqu’à ces jours, n’avait pas encore été conceptualisé pour lui-même. Conçu comme une réalité uniquement biologique, il n’existait que dans un rapport à la procréation. Freud en a fait une chose en soi : le sexe prenait enfin place dans le système culturel de l’homme occidental. Et la place qu’il occupait devenait déterminante, caractérisait spécifiquement la société des hommes d’aujourd’hui. C’est le sens qu’il faut donner au pansexualisme de Freud. L’homme de la société contemporaine : un sujet doté de cette chose sexuée, relativement indépendante de lui, qui le définit dans l’existence.

Bien ! Mais dans la mesure où la chose marchande et la chose sexuée ont pris leur indépendance du sujet collectif ou individuel qui les porte, on voit apparaître la possibilité de diverses pathologies des systèmes sociaux ou psychiques. Dès que la relation entre le sujet et la chose est déviée de quelque façon, il y aura en effet perversion dans l’homme collectif ou individuel.

Marx développe longuement les perversions du système capitaliste. Mais l’essentiel tient dans le « caractère fétiche » de la marchandise dans le double processus de production et de consommation. Dès que la chose marchande rompt son lien ou sa relation au sujet qui la produit ou qui la consomme, elle sort du champ du discours ou de la symbolique humaine et retourne ainsi dans le réel, devient un « objet fétiche ». La fonction politique n’a plus alors de prise sur elle : c’est la dérive folle des objets du monde économique. Et cela tant que le lien n’est pas rétabli entre le sujet humain et la chose marchande. L’anarchie actuelle de la finance mondiale et même de l’économie réelle en est un bon exemple.

Ainsi en est-il de la chose sexuée. De nos jours, n’a-t-on pas « fétichisé » le sexe : indépendant du sujet du désir, il est devenu cette chose extérieure qui se manifeste dans la plus pure folie, dans l’anarchie la plus totale. L’homme et la femme sont alors réduits à leur sexe, aliénés à la chose sexuée. Étrangers à eux-mêmes… Heureusement, il semble que le lien avec le sujet, homme ou femme, soit en train de se refaire, la chose sexuée reprenant alors sa place normale, non seulement dans le système psychique des individus, mais dans la société elle-même.

                                                        Claude Brodeur

3 réflexions au sujet de « La chose sexuée/la chose marchande »

  1. très intéressant. Je dis souvent que le sexe,ce n’est que le sexe, le sujet le place où il veut quand il veut. De même, quand je n’ai plus d’argent, je pense que ce n’est que du « pognon ». Désacraliser le sexe et l’argent les remettre à leur juste place, qui n’est ni moins importante ni plus mais qui fait partie du sujet entre autre. Ai-je bien compris?

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  2. Vous avez très bien compris. Le sexe n existait pas encore pour lui-même. Il était compris dans l’idéalité de la culture romantique: l’humanisme des Lumières n’en avait que pour le sujet autonome et libre, un sujet plus ou moins désincarné. Trop sublimé les hommes le njiait encore dans leurs échanges avec leurs épouses, pour en profiter en dehors de la culture et e la société dans les lupanars.Il faut maintenant bien définir un rapport nouveau au sujet dans une société du cdapital et de la marchandise. Le sujet, homme ou femme, le placera où il veut quand il veut » dans un ordre culturel renouvelé.

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