Groupalité et « Kulturarbeit »

Pourquoi choisir le groupe ?

« Pourquoi je choisis le groupe thérapeutique ? – nous dit Claudine VACHERET – pour éviter le transfert massif par dépôt, corrélatif des souffrances narcissiques, pour contenir ma violence. L’intégration de la violence narcissique primaire est le fait du groupe, ou de la groupalité psychique ».

Claudine Vacheret, Communication aux journées de la FFPP, Clinique de la violence, 8 octobre 2009.

J’y reviendrais au fil de quelques développements concernant le travail thérapeutique de groupe. Mais 15 minutes d’intervention n’autorisant pas vraiment développements, démonstration et illustration clinique, je vais simplement essayer de fixer quelques notions que la pratique des groupes et sa théorisation ont permis d’avancer. Essentiellement au travers des développements de Jean-Claude ROUCHY et René KAËS.

1.       Articulation entre psyché, culture et société

Avec le « Malaise dans la culture », Freud introduit la psychanalyse au questionnement sur l’articulation entre psyché, culture et société. Sa conception de cette articulation fait de la culture le reflet des conflits entre les instances et les processus de l’individu, « répétés – écrit-il –  sur une scène plus vaste ».

« Je reconnus de plus en plus clairement que les évènements de l’histoire de l’humanité, les interactions entre la nature humaine, le développement de la culture et ces précipités d’expériences vécues des temps originaires, dont la religion veut être la représentance, ne sont que le reflet des conflits dynamiques entre Moi, Ҫa et Surmoi, que la psychanalyse étudie chez l’homme individuel, ne sont que les mêmes processus répétés sur une scène plus vaste ».

In Post-scriptum de l’ « Autoprésentation » (1935), OCF, T. XVII, Paris, PUF, 1992

2.       Le « travail de culture », comme opérateur du rapport Sujet / Culture

Entre espace du Sujet et espace de la Culture, c’est, en fait à un grand écart que nous convie Freud.

Avec lui « nous pensons le travail de culture comme un processus universel de formation de l’humanité et de la subjectivation du sujet ».

« Ce processus est impératif, il est interminable et précaire. Il se développe en périodes et en phases, en aires et en domaines que les historiens, les sociologues et les anthropologues décrivent avec patience, remaniant leurs conceptions avec leurs découvertes successives. Le psychanalyste doit lui aussi prêter attention à ce que l’esprit du temps modèle et inscrit dans la psyché de ses patients et dans sa propre capacité d’accomplir sa fonction psychanalytique », nous dit René KAËS. (Le malêtre p. 37)

L’hystérique du XXIe siècle n’est plus le ou la même que celle du XIXe, pas plus que l’homosexuel.

Comme Eric SMADJA, René KAËS fait du travail de culture, « l’opérateur de ce rapport qui lie et transforme deux organisations hétérogènes »que sont le Sujet et la Culture. (Le malêtre p. 53)

Dans les années 1950, D.-W. WINNICOTT voyait dans l’expérience de la culture une extension de la notion de phénomène, d’objet et d’espace transitionnels :

«  En utilisant le mot culture, je pense à la tradition dont on hérite. Je pense à quelque chose qui est le lot commun de l’humanité auquel des individus et des groupes peuvent contribuer, et d’où chacun de nous pourra tirer quelque chose, si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons ».

Dès 1908 dans « la morale sexuelle civilisée », Freud introduit l’idée que : la souffrance psychique n’est pas seulement psychogène, elle a une origine sociale, dans la culture, elle « résulte des relations humaines ».

3.       « Au commencement était le groupe »

« Au commencement est le groupe, la famille, le couple ; chacun s’en individue de façon plus ou moins complète, et prend sa singularité de cette base partagée. Ce retournement de la représentation habituelle de l’origine de l’individu, et de celle d’un groupe constitué de la réunion d’individus, est fondamental pour explorer la place et la fonction de l’analyse de groupe.

Lorsque l’enfant paraît, sa lente socialisation va s’opérer à la fois par l’individuation du groupe primaire et l’intériorisation de ses normes et de ses valeurs ».

4.       Des structures institutionnelles intériorisées, les incorporats et incorporats culturels

Relisant le mythe œdipien à la lumière de la faute originelle de Laïos  et s’appuyant sur les notions d’incorporation, de fantôme et de crypte élaborées par Nicolas Abraham et Maria Torok, Jean-Claude Rouchy met en évidence que les structures institutionnelles sont intériorisées, il définit  les groupes d’appartenance primaire et secondaire et l’espace transitionnel que constitue le groupe.

En mettant en avant qu’une certaine lecture du mythe œdipien, celle de Freud et de ses successeurs, dans son parti pris hétérosexuel fait écran à l’homosexualité de Laïos dans sa jeunesse, il peut écrire :

« Si on suit ce raisonnement, le processus de censure serait collectif, et il serait au contraire d’autant plus intéressant de la considérer comme pouvant avoir une signification centrale, car il serait justement révélateur de notre culture et des connexions existant entre les tabous sociaux intériorisés (introjection ou incorporation) – s’interroge-t-il – et les défenses mises en jeu par l’inconscient au plan individuel ».  (Le groupe, espace analytique, Ramonville, ERES, 1998, p. 22)

« La censure familiale est appliquée à des histoires inavouables de meurtre, d’inceste, de suicide, de viol, ou à toute autre tare ne devant sous aucun prétexte passer à la postérité, et qui viennent hanter la descendance sous forme de symptômes, de somatisations, de délire, par un processus mystérieux de communication d’inconscients et d’incorporation, parfois à plusieurs générations de distance ». (Le groupe, espace analytique, p. 23)

Nicolas Abraham peut écrire qu’il s’agit « d’un corps étranger dans le sujet (…) (Le fantôme) ne sera appelé à s’évanouir que lorsque sera reconnu son caractère d’hétérogénéité radicale par rapport au sujet auquel il n’a jamais de référence directe et auquel il ne saurait se rapporter comme sa propre expérience refoulée, même en tant qu’expérience d’incorporation. Car le fantôme qui revient hanter est le témoignage d’un mort enterré dans l’autre ». N. Abraham (1977), Notules sur le fantôme, Études freudiennes, n° 9 – 10, Denoël

Il s’agirait d’une formation inconsciente étrangère au refoulement, fût-il originaire, et N. Abraham rapproche le fantôme de l’instinct de mort, précisant qu’il est « source de répétitions indéfinies, ne donnant le plus souvent même pas prise à la rationalisation ».

« L’objet incorporé ne concerne pas seulement la perte d’un objet, mais il est surtout « refus de faire le deuil », refus de reconnaître la perte, et l’incorporat occupe en quelque sorte de façon illusoire la place, empêchant par le déplacement et la répétition que se constituent des représentations en rapport avec l’acceptation de cette perte ».  (Le groupe, espace analytique p. 89)

« En ce qui concerne le travail de groupe, une partie des processus qui s’y développent sont en rapports à des expériences très archaïques, dans lesquelles apparaissent des éléments qui ne sont pas liés seulement au refoulement du sujet, mais qui sont aussi l’héritage de fantasmes, d’angoisses provenant du groupe familial et plus particulièrement du lien avec la mère. Nous pourrions ajouter également, avec René KAËS, les processus de défenses propres à un groupe familial ou social.

Le rapport à l’objet n’existant pas encore dans cette relation archaïque, c’est par une inscription dans le corps qu’aurait lieu l’intériorisation, l’inclusion ».  (Le groupe, espace analytique p. 92)

5.        « Le chaînon manquant », un espace intermédiaire

Le groupe comme objet et champs transitionnel

Ayant ainsi défini à partir de l’incorporation – différenciée de l’introjection (Ferenczi) – des incorporats hérités des groupes d’appartenance primaire (familial) puis secondaire (sociaux) et des incorporats culturels avec l’expérience du Séminaire de Maastricht (juillet 1985), puis conçu le groupe comme un objet et un champs transitionnel, domaine intermédiaire entre le monde intérieur et le monde extérieur permettant « de recréer, à travers une relation fusionnelle – contenante ? – un objet perdu, Jean-Claude Rouchy peut entrevoir le groupe comme « le chaînon manquant » entre Sujet et Culture ou Social, établissant un pont entre les deux, entre deux réalités psychiques radicalement hétérogènes :

« L’espace transitionnel des groupes petits, moyens et grands, au sein desquels s’opère le passage entre la réalité psychique interne et le monde extérieur, est sans doute le chaînon manquant au développement phylogénétique de S. Freud et Ferenczi, et aux essais dits « sociologiques » ?

Peut-être est-on ici dans l’excès intrapsychique où il n’existe plus aucune transition (sic) entre la Foule, l’Église, l’Armée, et la singularité de l’individu.

S. Freud passe ainsi de la foule à l’intrapsychique ou de l’histoire de l’individu à celle du mouvement psychanalytique sans la transition (re-sic) de la mouvance des groupes constitués. Aussi cet espace intermédiaire, à l’image des groupes du mercredi et de la « horde sauvage », porteur et contenant d’histoires familiales répétées, lieu d’actualisation où les personnages internes prennent corps en leurs conflits et secrets préservés, est-il exclu du champ de l’analyse ». (Le groupe, espace analytique p. 42 – 43)

6.       Le « travail de culture » pour contenir le travail de la mort

« Le travail de culture permet de réaliser le vivre ensemble, créer, cadrer et contenir le travail de la mort ». (Le malêtre p. 53)

« Déjà l’élaboration théorique de Freud durant la Grande Guerre (Pourquoi la guerre ?) inscrivait dans l’inconscient la pulsion de mort. Lorsque le groupe des premiers psychanalystes dispersés par la guerre se retrouve en 1918, la réflexion de Freud porte sur la libido et les forces de liaison qui sont au fondement du lien social, à la base du travail de culture et de civilisation. Mais dans la clinique du traumatisme, du deuil et de la mélancolie, la question de la pulsion de mort insiste : (…) la pulsion de mort que postule Freud est désormais pensée comme une donnée structurelle de la psyché ». (Le malêtre p. 53)

7.       Étayage de la réalité psychique sur les liens intersubjectifs et sociaux

« Un des fil conducteurs qui relie ces textes (Morale sexuelle civilisée, Malaise, et autres, les textes « sociologiques ») est que la réalité psychique est étayée sur les liens intersubjectifs et sociaux, et qu’elle trouve une issue sublimatoire dans les objets et les énoncés de la Culture.

Mais est-il besoin de rappeler que Totem et Tabou est aussi une élaboration de la crise qui affecte l’institution psychanalytique naissante, et que Freud y trouve le motif de sa recherche sur les conditions du développement de la vie psychique, dans le passage crucial de la Horde soumise à la répétition traumatique du meurtre du Père, à la culture fondée sur la symbolisation de ce désir de meurtre.

C’est là, semble-t-il, une reprise de la mythologie grecque : Ouranos, Chronos puis Zeus lui-même à travers Métis et l’extraordinaire naissance d’Atnéna, ou encore Sémélé et la non moins extraordinaire naissance de Dyonisos, comme dans des déplacements successifs.

Comme la vie psychique de chaque sujet les sociétés et les institutions sont travaillées par la pulsion de mort. » (Le malêtre p. 57)

« Les dernières périodes de la modernité posent à la psychanalyse des questions qui, quant au fond, portent sur les mêmes problèmes que ceux qui occupaient la pensée de Freud lorsqu’il faisait le diagnostic du malaise dans la culture en opposant les exigences de la pulsion à celles de la culture et du vivre ensemble ». (Le malêtre p. 99)

8.        Pluralité des espaces de réalité psychique

« La pluralité des personnes psychiques que Freud découvre comme un trait des identifications hystériques est une des versions des groupes internes, à côté de la structure des fantasmes, des complexes, des systèmes de relation d’objet, de l’image du corps, du Moi, et d’autres formations. Plus encore – nous dit René KAËS – c’est la matière psychique elle-même qui est organisée comme un groupe : c’est cette groupalité psychique interne qui est mobilisée, sollicitée, liée et transformée dans les groupes ». (Le malêtre p. 106)

Après avoir mis en évidence la groupalité psychique, c’est-à-dire que « la psyché est structurellement organisée comme un groupe » et le groupe interne comme organisateur psychique inconscient, René KAËS, sur la base des expériences de groupe a été amené à penser une pluralité des espaces de la réalité psychique.(QSJ n° 3458, Les théories psychanalytiques du groupe, p. 113)

« Après Freud, dans la post- et dans l’hypermodernité, nous pensons la psyché avec une problématique et des concepts qui étendent l’espace de la réalité psychique non seulement au sujet singulier, mais aux liens intersubjectifs et aux configurations d’ensembles, tels les groupes, les familles, les couples et les institutions. Nous concevons aujourd’hui les souffrances psychiques qui se nouent dans ces espaces et dans leurs rapports ».(Le malêtre p. 100)

« La prise en considération qu’il existe plusieurs espaces de réalité psychique, que ces espaces ont leurs formations et leurs processus propres, qu’il sont articulés, qu’il communiquent et qu’ils interfèrent entre eux est sans doute une des propositions principales de cette analyse ».  Celle de KAËS ; (Le malêtre p. 101)

Tous ces espaces de réalité psychiques sont hétérogènes mais communiquent, il sont articulés ou coordonnés.

Les travaux de René KAËS « ont contribué à nous faire comprendre comment la vie psychique  « individuelle » est encadrée et garantie par des formations et des processus de l’environnement psychique et social sur lequel s’étaie et dans lequel se structure la psyché de chaque sujet ».

Ceci fait lien avec la théorisation de Piera AULAGIER concernant « la violence primaire » et « le contrat narcissique » comme venant soutenir le procès de subjectivation chez l’infans. KAËS y fait référence.

Dans un autre champs de recherche, ce n’est pas sans faire écho également au concept de violence symbolique de Pierre BOURDIEU.

9.       Des espaces de réalité psychique et des dispositifs d’analyse, différenciés de la cure

« Trois espaces de réalité psychique » sont ainsi délimité :

  • l’espace intrapsychique du sujet singulier, exploré dans la cure,
  • l’espace interpsychique du lien établi entre sujets : couple,, famille, groupe,
  • l’espace transpsychique dans des ensembles synchroniques ou diachroniques : les groupes, les familles, les couples, les institutions ».Des dispositifs d’analyse de groupe existent pour expérimenter ces espaces« …un quatrième espace, celui qui se produit dans la société et ses institutions, dans la culture et la religion, dans les grands récit collectifs : mythes, idéologies et utopies ».« Mais notre difficulté – souligne KAËS – tient à ce que nous ne disposons pas encore d’une méthode suffisamment qualifiée pour conduire l’investigation de ce quatrième espace avec les concepts de la psychanalyse : nous ne pouvons qu’extrapoler, déduire, observer, prendre appui sur les recherches des autres disciplines et construire des interprétations au plus près de ces données ». (Le malêtre p. 102)« Le dispositif psychanalytique de groupe trouve sa pertinence lorsqu’il met au travail les rapports que le sujet entretient avec ses propres objets inconscients, avec les objets inconscients des autres, avec les objets communs et partagés qui sont déjà là, hérités, et avec ceux qui se présentent et se construisent dans la situation de groupe ». (Le malêtre p. 105)« Des formations psychiques ne se produisent qu’en groupe et dans le processus de groupe : la mentalité de groupe, l’illusion groupale, ,la matrice groupale, les alliances inconscientes sont des formations de l’ensemble ». (Le malêtre p. 103)« Cette conception d’espaces à emboîtements multiples a mis en évidence plusieurs phénomènes :
  • « La pratique psychanalytique en situation de groupe a montré que le groupe est dans des conditions méthodologiques précises, un appareil de transformation qui produit par effet de retour chez les personnes qui en sont membres des changements en rapport avec le processus groupal, que ces changements soient d’ordres thérapeutiques ou formatifs ». (Le malêtre p. 103)
  • « Le groupe est conçu (par tous les psychanalystes qui le pratique) comme une entité spécifique, dotée de processus et de formations propres, irréductibles à celui des sujets qui le constituent ». Y est reconnue « la consistance d’une réalité psychique inconsciente et validée l’idée freudienne d’une psyché ou d’une âme de groupe ». (Le malêtre p. 102 – 103)
  • Il fait là référence à la façon dont le dispositif lui même vient isoler l’objet de recherche : la cure pour le Sujet, différents dispositifs d’analyse (groupale, familiale, de couple, ou d’institution) pour les ensembles humains, petits ou grands. Bernard Duez ou Emmanuel Diet s’en sont fait l’écho ici.
  • « Assurément le groupe n’est pas le social, mais il s’y inscrit, comme dans la culture ».
  • René KAËS définit,
  • « Le groupe est le lieu où s’articulent, se lient et se transforment (ou au contraire se figent) ces espaces de réalité psychique : ils se traversent les uns et les autres ». (Le malêtre p. 102)
  • la spécificité de la consistance psychique de chaque espace, c’est-à-dire des lieux, des formes et des processus de l’inconscient,
  • les relations de complexité entre ces espaces articulés, interférents et interdépendants,
  • les rapports de continuité et de discontinuité qu’ils entretiennent, les conflits, les crises et les clivages qui les traversent, les tentatives de les réduire dans l’imaginaire de l’Un ». (Le malêtre p. 102)Quelques soient les espaces il y a toujours production d’un reste via refoulement, déni, désaveux au niveau du Sujet comme du groupe et des institutions qui en sont les dépositaires. Ce reste est constitutif de l’Inconscient.
  • Ce sont des espaces de constructions de la subjectivité (Sujets et groupes) et des espaces de préservation de la subjectivité et de ses constructions, les espaces institués (Institutions et Culture)

10.    Les alliances inconscientes. Métacadres : garants métasociaux et métapsychiques

René KAËS fait référence

– à José BLEGER qui a utilisé la notion de méta-Moi pour désigner l’arrière-fond du Moi qui correspond à la partie non différenciée et non dissoute des liens symbiotiques primitifs, la partie la plus régressive, la plus psychotique du patient et fait du cadre le récepteur de la symbiose ;

  • et à Eliott JAQUES         qui a qualifié de métadéfenses les formations externes au Sujet, que les institutions construisent et sur lesquelles s’appuient les défenses propres des individus ;« Les alliances inconscientes participent aux fonctions métadéfensives décrites par Eliott JAQUES : le groupe doit offrir à ses membres des organisations défensives communes sur lesquelles ils adossent leurs propres mécanismes individuels de défense, notamment contre les angoisses psychotiques et archaïques réactivées par la régression dans la situation de groupe ». (QSJ n° 3458 p. 99)En généralisant ses propositions concernant les mécanismes de défense du groupe, dont les alliances inconscientes, René KAËS nous propose de penser que :-  « le corollaire de cette hypothèse est que l’inconscient de chaque sujet porte la trace, dans sa structure et dans ses contenus de l’inconscient d’un autre et, plus précisément, de plus d’un autre ;
  • –  « dans tout lien intersubjectif, l’inconscient s’inscrit et se dit plusieurs fois, dans plusieurs registres et dans plusieurs langages, dans celui de chaque sujet et dans celui du lien lui-même ;
  • « Le lien groupal et la formation de la réalité psychique propre au groupe s’organisent sur une série d’opérations de refoulement, de déni ou de rejet effectuées en commun par les sujets de ce lien pour le bénéfice de chacun. Ces opérations caractérisent les alliances inconscientes ». (QSJ n° 3458 p. 99)
  • Ceci pour évoqués les métacadres, garants métasociaux de la vie sociale et garants métapsychiques de la vie psychique. Ils interviennent en position méta pour assurer des fonctions d’étayage et de soutien, de garant et de cadre structurant. Un exemples en est les alliances inconscientes. Qu’elles soient structurantes et fondatrices ou défensives et pathogènes, elles sont en position méta par rapport aux formations de l’espace intrapsychique. Les repères identificatoires, les énoncés de certitude qui assurent une représentation fiable et partagée du monde interne et du monde environnent, sont aussi en position méta.
  • « le groupe intersubjectif est l’un des lieux de la formation de l’inconscient ; les alliances inconscientes portent non seulement sur les contenus inconscients, mais sur l’alliance elle-même qui, demeurant inconsciente, produit et maintient de l’inconscient ;
  • « la transmission de la vie psychique entre les générations et entre les membres d’un groupe s’effectue à travers ces alliances inconscientes. Les mécanismes de défense : Contrats et pactes narcissiques, Pacte dénégatif, Communauté de déni, Alliance dénégative, Alliances perverses.
  • Les alliances inconscientes peuvent être :
  • (QSJ n° 3458 p. 99)
  • structurantes : renoncement pulsionnel, fonction paternelle, contrat narcissique ;
  •  défensives : pacte dénégatif, communauté de déni, contrat pervers ;
  •  offensives : attaque, exploit, héroïsme.

11.     (…) Processus et principes du fonctionnement psychique dans les groupes

  • processus psychiques originaires : rencontre inaugurale, les effets de non-séparation des psychés y sont portés au maximum, plaisir / déplaisir, union / fusion, émotions contagieuses, expériences sensorielles de type hallucinatoire, espace narcissique sans limite, travaille à une force de liaison, dont l’illusion groupale ;
  • Processus primaires, onirisme et fantasmatisation de groupe : inter-fantasmatisation, analogie groupe = rêve, association désir – défenses, condensation, déplacement, diffraction, multiplication de l’élément identique ;
  • processus secondaires, représentation et pensée : travail de pensée, attention, jugement, énergie liée, prévalence du principe de réalité, symboles culturels ;
  • processus tertiaires, lien avec l’appareil du langage et le mythe : faire lien, appareil à interpréter collectifs : mythe, conte, utopie, idéologie, transformations des processus primaires en énoncés mythiques ;Remarquons que Science et Culture ne se confondent pas, mais nous pouvons, aujourd’hui, avoir une idée de ce qu’induit le rabattement et la réduction de la Culture à la toute-puissante de la Science comme instrumentalisation de l’humain aux travers des procédures, de l’assignation et réduction du sujet à son handicap, des procédures d’évaluations, bref du chiffrage de l’humain.La faillite des métacadres, « leur défaillance ou leur insuffisance ont engendré la défiance.. De nouveaux garants sont à inventer, ou à restaurer. Nous avons besoin d’instances qui garantissent un ordre humanisant, contre les régressions barbares, et nous pouvons les espérer fondées sur d’autres valeurs que celles de la domination et de la servitude. Nous savons mieux aujourd’hui que même lorsque ces garants reposent sur des bases contractuelles, ils sont régis, dans les divers ordres de la réalité, par des intérêts qui les contredisent ». (Le malêtre p. 31)

 

  • « (…) « …toutes les grandes expressions de la souffrance psychique et de la psychopathologie contemporaine peuvent être regroupés sous la notion qu’elles se produisent en raison de la défaillance des processus qui soutiennent les exigences de travail psychique imposées à la psyché du fait de sa relation vitale avec le corporel, avec l’intersubjectivité et avec le sens ». (Le malêtre p. 25)
  • « Quatre grands garants assurent la confiance : La Religion garantit contre l’angoisse de mort ; la Loi nous protège de l’arbitraire, en assurant la communauté de droit ; la Culture nous soutient dans notre capacité de nous représenter le monde et la Science nous prémunit contre la soumission à l’ignorance ».(Le malêtre p. 31)

12.    Processus associatifs et travail du Préconscient dans les groupes

« La souffrance psychique du monde moderne est une souffrance des formations intermédiaires, des processus de liaison intrapsychique et des configurations de liens intersubjectifs. Si nous ne comprenons pas cela, nous laissons place libre à la médicalisation du malêtre, à la surconsommation des diagnostics et de la pharmacopée, à la réduction du sujet malade à un objet partiel, un symptôme, un comportement ».(Le malêtre p. 25)

« En groupe nous avons affaire à une pluralité de discours intriqués les uns dans les autres. Mais nous avons affaire aussi à un discours de groupe. L’organisateur inconscient du discours de groupe se forme, en tant que représentation partagée, à partir des opérations de refoulement ou de déni qui s’effectuent de façon conjointe dès le début pour faire lien de groupe. Elles constituent l’équivalent de l’originaire du groupe, avec le contre-transfert anticipé de l’analyste, et sont maintenues inconscientes par les alliances et les pactes qui lient entre eux les membres du groupe ». (QSJ n° 3458 p. 81)

« Dans la rencontre pulsionnelle avec plus d’un autre, la capacité de lier des représentations est mise à l’épreuve de la qualité de la vie fantasmatique de chacun et de ses dispositifs pare-excitateurs. Les signifiants apportés par chacun sont déterminés par le désir inconscient de chacun et par les processus primaires qui travaillent la figurabilité de ce désir. Ils sont aussi ordonnés par les représentations-but associées à l’organisateur groupal inconscient qui tient ensemble, agence et appareille les psychés. Non sans tension ». (QSJ n° 3458 p. 80)

« Le processus associatif dans le groupe fonctionne comme un dispositif de métabolisation qui rend possible la relance de l’activité du Préconscient. L’activité du préconscient d’un sujet se met en œuvre ou s’inhibe au contact de l’activité psychique préconsciente de l’autre comme dans les premiers temps de la différenciation de l’appareil psychique » (Cf. « la capacité de rêverie » de la mère, la fonction alpha selon Bion).

« La formation du Préconscient est fondamentalement liée à l’intersubjectivité. Le groupe fonctionne comme un appareil de transformation de l’expérience traumatique. Pour autant qu’un membre du groupe s’est rendu disponible aux discours des autres dans une écoute d’attente, il trouve dans leurs associations le signifiant dont il a manqué pour lier ce qui fait énigme, ou trauma, pour lui ». (QSJ n° 3458 p. 81)

« Cet effet d’après-coup est une expérience constante et spécifique du travail psychanalytique en groupe : la parole des uns ouvre pour les autres la voie du retour du refoulé ». (QSJ n° 3458 p. 81)

« Nous savons aujourd’hui qu’un certain nombre de pathologies et de souffrances intenses de la vie psychique sont liées à de graves défaillance dans l’activité du Préconscient. En groupe le travail du Préconscient d’un autre, de plus d’un autre, à travers figuration, mise en représentation et parole adressée crée les conditions d’une relance de l’activité de symbolisation ». (QSJ n° 3458 p. 82)

13.    Le groupe espace transitionnel de transformation

Nous avons cité D-W. WINNICOTT au début de notre propos et avons évoqué le groupe comme espace transitionnel avec J-C. ROUCHY.

« Le propre de l’aire transitionnelle et de la localisation culturelle qui en dérive est de faire coexister, sans crise ni conflits, le déjà-là et le non encore advenu, l’héritage et la création. Cette coexistence est un moment paradoxal fécond qui suppose une expérience subjective et intersubjective de tolérance et de confiance. Chacun de ces espaces est d’abord est d’abord destiné à faire éprouver l’illusion fondatrice d’une continuité entre la réalité psychique et la réalité externe, entre ce dont on hérite et ce que l’on trouve ou crée. L’avènement de l’espace transitionnel permet l’exploitation par le jeu des objets, des autres et de soi, dans un entre-deux où fluctuent sans conflit ni angoisse les limites entre le dedans et le dehors, le Moi et le non-moi, ce qui est mien et ce qui n’est pas mien ». (Le malêtre p. 68)

Chacune de ces expériences est aussi le prélude à la désillusion et à la différenciation des éléments paradoxalement tenus ensemble dans l’expérience transitionnelle. L’enfant n’aura accès à la nécessaire différenciation que si les deux expériences décisives de l’illusion et de la désillusion ont pu se produire. La symbolisation et la créativité introduisent à l’expérience culturelle, « si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons ». (Le malêtre p. 68)

« Le malaise du monde moderne peut se caractériser par la difficulté de constituer ce «  lieu où mettre ce que nous trouvons » en raison des multiples crises qui le traversent et qui menacent dans notre vie personnelle et dans la vie sociale, notamment  à travers les institutions qui les organisent ». (Le malêtre p. 68)

14.    Les collectifs de travail selon Christophe Dejours

Que l’on m’autorise un seul exemple.

Christophe Dejours a pu mettre en évidence dans les collectifs de travail l’écart entre « le mode opératoire prescrit » défini dans un procès de production, ce qu’il appelle « la tâche », et ce qu’il nomme « l’activité », c’est-à-dire ce qu’exécutent effectivement les travailleurs.

Pourquoi cet écart ? Parce que s’ils exécutaient strictement les ordres, le protocole, le procès de travail serait constamment arrêté, en raison d’imprévus, d’incidents, de dysfonctionnements, de pannes, de « bugs » etc. qui perturbent inévitablement le bel ordonnancement des prédictions et des prévisions les plus rationnelles possibles confrontées à la singularité du moment, des matériaux, des travailleurs….

Toutes ces anomalies constituent ce qu’il désigne sous le nom de « réel » du travail, c’est-à-dire ce qui se fait connaître à celui qui travaille par sa résistance à la maîtrise technique du procès de travail.

Alors que font les travailleurs ? Confrontés aux difficultés du procès de travail ils bricolent, bidouillent, inventent des ficelles, des trucs, des coups de main, des ruses et des astuces. Grâce à cela il tentent d’être en avance sur le réel, ou lorsqu’il s’impose pour en surmonter les impasses. Ils contreviennent au protocole, aux prescriptions. Ils trichent…pour bien faire, pour mieux faire. Mais la tricherie, cette infraction aux règles, doit, pour cette raison rester discrète voire secrète.

Non seulement les modes opératoires effectifs doivent rester discrets, voire invisibles, mais nécessairement ils sont singuliers en fonction de chaque personne, de son expérience, de sa conformation physique, de ses antécédents médicaux, de son sexe, de son âge, de ses préférences.

Bref si dans l’équipe, dans le collectif, chacun se met à être intelligent à sa façon les risques d’incohérence s’amplifient et le travail se dégrade.

Il est donc nécessaire d’harmoniser tricheries et intelligences. C’est ce qui est nommé « coordination », c’est-à-dire les ordres qui sont donnés par le chef pour travailler ensemble.

Mais à son tour, la « coordination » fait naître de nouvelles difficultés. Si les travailleurs s’en tiennent à exécuter les ordres, aucune entreprise ne peut fonctionner.

On retrouve le décalage entre « tâche » et « activité ». mais il s’agit cette fois d’un décalage entre les ordres, la « coordination » donc, et ce que fonts effectivement les membres du collectif, à savoir la « coopération ».

La « coopération » repose sur la confrontation entre les modes opératoires et les tricheries de tous les membres d’un collectif. Des choix sont alors faits entre ce qui est efficace et ce qui l’est moins. Si la confrontation se passe dans de bonnes conditions, les membres du collectif parviennent à un accord qui fera désormais référence pour le collectif. Ce qui est appelé « accord normatif ». « D’accord normatif » en « accord normatif », articulés entre eux, il y a formation, production, de « règles de travail ». Mais les collectifs, les équipes évoluant « d’accord normatif » en « accord normatif » de façon différente ici et là, ils finissent par se différencier les uns des autres. Et ce qui a été décidé à Paris, finit par s’effectuer différemment à Brest, Marseille, Dijon ou en Corse.

Cette activité de production de règles, qui est au principe de la coopération mais aussi de la formation d’un collectif de travail, porte le nom d’ « activité déontique ».

« Un collectif ne peut se constituer que sur la base d’un espace de délibération collective, où les conditions de la parole et de l’écoute rendent possible le développement d’une activité déontique (de production de règles) ». (« Effets de la désorganisation des collectifs sur le lien à la tâche et à l’organisation », RPPG n° 61 p.14)

Un déficit de démocratie ?

Il nous semble qu’est engagé là tout le « Travail de culture », mais pas seulement au niveau sociétale, au niveau intersubjectif, au niveau groupal, au niveau des collectifs de travail.

Même et surtout si l’on entend là, un déficit de démocratie dans le partage d’une culture commune, dont les garants culturels et sociaux s’effondrent par défaut de légitimité sous les coups de boutoir paradoxaux de l’individualisme d’un côté et de la massification des modes de vie de l’autre. Garants, non plus perçus comme une violence symbolique nécessaire mais comme un abus de pouvoir, selon le terme de Piera Aulagnier.

 

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