22 novembre 2014 : A corps et désaccords

Pré-argument :

 Lieu d’inscription du transgénérationnel et lieu d’apparition du langage qui structure la dimension spatiale et temporelle, le corps, à la fois corps propre et corps du monde, contient de l’histoire. Ceci permet de lui reconnaître, non plus un rôle secondaire comme c’était le cas au XIXe siècle, mais une place centrale au sein de la société. La démocratie promeut, autant que faire se peut, un corps libéré des aliénations théologiques, mais, devenant de plus en plus singulier, il est exposé au risque d’être réduit à lui seul, tel ce slogan féministe : « je veux disposer de mon corps », slogan qui remet en cause l’ordre institué par les hommes et du même coup l’ordre social.

La psychanalyse propose une voie de réflexion ouvrant à des controverses qui peuvent se révéler fécondes. Advient ainsi une multiplicité de corps : corps sexué, corps organisme, corps sans organe, corps d’image, corps d’écriture, mais aussi corps d’armée, corps social, corps marchand, etc.

Selon J.-J. Courtine, actuellement, le corps animé, fait de chair, est inventé au XXe siècle, d’abord par la psychanalyse : invention du corps des hystériques comme une machine sous influence pour Charcot, comme un corps de langage pour Freud, qui échappe au sujet lui-même par l’inscription  métaphorique du symptôme entre un corps organique et un corps de langage.

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René Magritte : La marche de l’été

Mais dans notre société, si le pouvoir économique valorise le corps, cependant les individus, en s’autonomisant, intériorisent un lieu du sensible  entre corps et esprit. Ce lieu entre en résonance avec la société de consommation dont l’économie du Marché s’est fondée sur le processus de perception et pénètre le corps humain. Ce processus fait appel à la fragmentation des perceptions, qui fait elle-même appel au mimétisme collectif, c’est à dire à tout ce qu’il y a de plus élémentaire en l’être. Actuellement, le mimétisme met en image cette fragmentation à travers les signes, les marquages corporels, les tatouages qui permettent à un individu de s’en représenter un autre sans avoir à le penser mais uniquement à le sentir. Pour Gilles Deleuze et Félix Guattari , il s’agit d’envisager le corps dans sa radicalité, de le considérer comme plein et ainsi de percevoir  l’opposition entre le corps matériel, organique, hiérarchisé et le corps immatériel fait d’une multitude de sensations en jonctions et disjonctions avec le monde.

 Le corps deviendra-t-il, alors, l’enjeu de mouvements empathiques et/ou barbares ? Quelle sera la limite humaine  entre le corps propre et le corps de l’autre ?  La barbarie, c’est l’homogénéisation des corps et des individus, c’est aussi l’évitement d’une mise en travail psychique du présymbolique, de la chair du sensible au profit du triomphe de la massification. Cette masse fait disparaître le corps d’autrui et produit de l’inhumain, comme l’exprimait  Primo Levi : « Mon corps n’est plus mon corps. »

Cependant, ce lieu « sensible et perceptif » de l’émergence du pulsionnel est aussi un espace de l’entre-deux qui active les ressources psychiques et corporelles en permettant le passage d’un corps organique à un corps subjectivé, celui des passions humaines. Par des mouvements d’incorporation et d’excorporation, il transforme des éléments corporels issus des champs de socialisation en les problématisant.

Mais l’hyper-libéralisme actualise les passions froides, comptables de la sociabilité qui pactisent avec la technicité biologique et maîtrisent les corps. Nous sommes entrés dans l’ère des corps virtuels, des caméras qui explorent le vivant, des implants et des organes qui s’échangent, des ventres qui se prêtent pour la gestation, de la génétique et de l’ADN comme idéologies et du clonage à l’horizon des possibles…. Les frontières entre le mécanique et l’organique risquent de s’estomper laissant apparaître de nouvelles normes de plus en plus violentes, réduisant les processus intermédiaires et glorifiant l’image d’un corps parfait. Celui-ci ne serait que la quintessence de tous les simulacres sexuels mus par un intime froid et calculateur laissant à la marge un espace public saturé par un émotionnel coupé du sens.

Le corps continuera-t-il d’appartenir aux individus ? Quel rapport le sujet contemporain entretiendra-t-il avec son corps  quand les désirs dopés par les performances néo-libérales ignorent les frontières entre le permis et le défendu,  entre le légitime et l’illégitime?  Face à cette compétitivité débridée, les dépressions, les pathologies du narcissisme, celles du vide, de l’épuisement font perdre aux individus tout espoir d’autonomie les enjoignant pour ne pas sombrer de faire corps avec le social.

     Avec l’œuvre freudienne, les processus psychocorporels sont sous-tendus par les incorporats[1], les processus culturels et les refoulements font tenir les individus ensemble. Avec la médiation du groupe et des appartenances, ils permettent la construction d’une corporéité subjective. Comment la démocratie pourra-t-elle  contenir ce corporel alors qu’elle ne cesse de se désincorporer sous les effets de la domination des désirs de l’individualisme et du capitalisme? La Démocratie cessera-t-elle d’être inventive devant l’ampleur des transformations corporelles ? Quel habitat pour quelle psyché connaîtrons-nous demain ? Aurons-nous encore notre mot à dire ?

 

Marie-Laure Dimon


[1]  Selon Jean-Claude Rouchy, il s’agit de parties de traces culturelles, de l’étrangeté de l’autre et de sa culture qui ont imprégné le sujet précocement.

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