Sade ou l’excès du mal

Les Pouvoirs de l’Excès de Georges Zimra

Par Marie-Laure Dimon

Sade ou l’excès du mal

Dans son ouvrage, Georges Zimra rassemble des êtres très différents tels que Madame Guyon, le Marquis de Sade, Georges Bataille Simone Weil, Søren Kierkegaard et Antonin Artaud autour de l’excès et de l’impossible limite, la limite infinie. L’auteur prolonge la pensée de Lacan et dans le deuxième chapitre, il invite le lecteur à explorer la question du Mal et ses excès à travers l’œuvre d’Alphonse Donatien Sade qui s’inscrit dans l’aventure intellectuelle des Lumières. L’auteur dialogue avec différents philosophes pour tenter de saisir l’irréductible singularité de Sade comme mode de résistance à toute neutralisation et massification. Toutefois en filigrane d’une pensée du politique qui parcourt cette partie de l’ouvrage, l’auteur fait apparaître, dans le social, l’homme du néo-, de l’hyper-, de l’ultra-libéralisme successeur du libertin sadien.

L’œuvre de Sade tend vers les débordements de la beauté et de la laideur, de l’imagination et de tous ses dérèglements dans un monde sans entrave, celui d’un corps au-delà de la frontière de la conscience et, par de-là le langage, ne réduisant pas l’impossible au silence, aux refoulements et à l’oubli. Ici, il s’agit de penser Sade, l’homme qui, lui-même, pense ce qu’il y a de plus singulier en lui. Il n’y aura pas de repos ni dans la nature, ni dans le désir pour l’homme sadien qui se situe dans ce lieu de confusion des pulsions, Eros et Thanatos, vie/non vie d’où émerge la pensée radicale. Ce qui fait penser Sade pour dominer le sexe, c’est une singularité radicale. Georges Zimra ne fait pas de Sade un porte-parole de l’inconscient, mais il nous permet de saisir ce qu’il dévoile de son horreur de la loi qui entrave l’homme dans ses actes et dans ses pensées, ses accointances avec la perversion, sa haine de la Révolution, sa non reconnaissance de toute souveraineté au-dessus de lui, que ce soit celle de Dieu, des lois ou de la nature.

Sade a passé vingt-sept ans de sa vie dans onze prisons et sous trois régimes. Libre à cinquante ans, il publie ses manuscrits. Son œuvre d’un érotisme subversif a été la raison qui, pendant longtemps, l’a voué à l’anathème d’autant que cet érotisme est aussi associé à des actes de violence et de cruauté. C’est au XXe siècle, avec Apollinaire et les surréalistes, Aragon, Eluard, Heine et Breton, qu’un autre éclairage sera donné à cette œuvre, reconnaissant à Sade sa quête d’absolu, « l’infracassable noyau de nuit ».

Georges Zimra montre que l’œuvre de Sade est au cœur de la Révolution française entre les idées incompatibles de liberté, d’égalité et de fraternité et celles du sujet sadien, libertin, aristocrate, jouisseur, lucide qui fait de ses excès et de ses désirs la norme même de la véritable émancipation. L’auteur étudie la conceptualisation de Pierre Klossowski avançant que ce libertin sadien est encore imprégné de féodalité. Or, Georges Zimra stipule qu’à la Révolution apparaît une autre figure de libertin, celle d’un homme au désir illimité, symptôme d’une société se désagrégeant. Ainsi le capitalisme enfante-t-il Sade dans ses excès, ses démesures et ses jouissances. C’est un homme sans Dieu dont le vice est le ressort psychologique et la clef de voûte de toute domination. L’homme sadien est précurseur de celui de Freud et de Feuerbach, l’homme dans l’étendue de son aliénation et dans l’infini de ses désirs. Brisant les médiations avec les institutions, il se situe en dehors de l’universel, des codes, du contrat social, à l’opposé de la religion. Son personnage est le plus scandaleux de son temps, il est en lui-même tout le sens contraire de l’humanité. Que peut-on dire alors du Marquis ? Est-il mimétique ou métaphorique ?

Dans une pensée discursive, Georges Zimra interroge des philosophes dont Maurice Blanchot précisant que Sade veut être sans entraves sous le nom de l’Unique, cet autre sans autrui. Sade est l’opposé de Robespierre, « l’incorruptible », qui veut une Révolution où la morale se substitue à l’égoïsme, à la corruption et aux plaisirs dévoyés de la chair.

A cet époque, le Sade de l’ordre moral fut Joseph de Maistre, il incarna ces mêmes idéaux de pureté. Contre-révolutionnaire, « apôtre d’une trinité monstrueuse faite du pape, du roi, du bourreau », il s’est rallié à la Terreur, par son radicalisme au regard de ce monde féodal d’une chrétienté fervente engloutie devant lui. Dénonçant l’individualisme en tant que catholique radical, ennemi des libertés individuelles comme des Lumières, il refuse les droits de l’homme, au nom de la loi de Dieu. Dogmatique, sectaire, inflexible, les historiens diront que sa pensée annonce le totalitarisme, le fascisme du XXe siècle.

Poursuivant, Georges Zimra avance que l’invention de la Terreur fut de faire de la vertu un vice secret appuyé en cela sur la thèse que l’homme recèle en lui le péché originel auquel nul n’échappe. Le mal est donc inhérent à l’homme, il se fait sans effort et naturellement par fatalité. Sade considère alors que la vertu est artificielle et pousse cet argument jusqu’à faire du vice la vérité de l’homme. Si la Terreur est commune à Sade et à Robespierre, l’un l’exprime par l’écriture et l’autre par l’échafaud, dit Annie Le Brun. L’un et l’autre tentent de faire sortir l’homme de l’histoire marquée par le crime qui appelle le crime. S’opposent donc deux conceptions de l’homme : l’homme sadien émancipé qui ne reconnait pas la loi des institutions et l’homme pur, toujours plus épuré, de Robespierre, qui ne permet pas à l’histoire de se constituer mais de continuer toujours et encore jusqu’au dernier homme.

Peut-on envisager chez Sade une posture sacrificielle ? Pierre Klossowski dans Sade mon prochain donne une interprétation rédemptrice de Sade avec une posture sacrificielle, en réponse à la criminalité virtuelle de ses contemporains. Annie Le Brun conteste cette réintégration de Sade dans une théologie inversée qui dénie la sauvagerie et la violence dont l’homme est porteur. L’athéisme deviendrait alors l’autre versant de la foi écartant de l’homme l’horreur du désir meurtrier.

Sade rejoint la Révolution par le déploiement de la liberté sexuelle. Le sexe est tout autant opérateur d’émancipation que de contestation de l’ordre et de la religion. S’ajoute la question de l’athéisme, cette déchristianisation, dit Georges Zimra, qui détruit le lien social, atomise les individus et les rend étrangers les uns aux autres. Pour Robespierre, l’athéisme prive les hommes de toute espérance, quand bien même ne serait-ce qu’un rêve ! L’Être suprême vient alors consacrer les valeurs de la République. Il est censé rétablir la justice éternelle alors que l’autonomie politique passe encore par le Un et que le sujet politique est toujours soutenu par le corps du roi.

Georges Zimra précise que la Révolution est une révolution anthropologique qui a mis l’interdit de l’inceste au cœur de son organisation. Sade a tout démystifié : le langage, les institutions, la raison. Il veut aussi débarrasser l’homme de la servitude, l’émanciper du sort de la naissance, de la fortune, de la religion. Ce qu’il souhaite installer, c’est le règne de l’homme intégral, incompatible avec une vision hétéronome de l’homme. Comme le précise l’auteur, Sade voulait sortir l’homme des catégories du Bien et du Mal, telles que la religion les a dévoilées. Sade s’exerce à des transgressions inimaginables, celles-ci donnent une nouveauté à son athéisme. Son horreur de la loi tient de la haine qu’il a de la Révolution dans son refus d’une humanité qui se fonderait sur elle-même. Sade pousse-t-il ses transgressions pour se confronter à la loi ? Veut-il questionner dans l’excès ce qui lui est inconnu ?

Georges Zimra met en rapport les conceptions de Lacan et de Kant. Pour Lacan, il ne s’agit pas d’une loi législatrice mais d’une loi fondamentalement autonome de la raison et de la volonté. La loi vient de l’extérieur, elle est celle de la division du sujet et de la castration symbolique : ainsi l’objet de la loi et la loi du désir se dérobent-ils indéfiniment l’un l’autre. Quant à Kant, il fait de la raison la survie de l’homme et l’identifie à la loi, tout en ignorant les rapports qui président à son affranchissement. La loi serait-elle alors un agir moral ?

A l’inverse, Sade considère que la loi est une entrave au bonheur. Le sujet sadien sait infliger de grandes souffrances à l’autre et sait recourir aux plus grands crimes s’il peut en tirer le moindre plaisir. La jouissance le flatte mais le crime reste en dehors de lui sinon la valeur d’autrui amputerait nécessairement la sienne. Georges Zimra précise que pour Lacan la jouissance, c’est le Mal. Il prolonge ainsi ce que Freud disait de la tendance native de l’homme à la cruauté, au besoin de satisfaire son agressivité aux dépens d’autrui. La jouissance, c’est le Mal ! D’Augustin à Luther, c’est le mal qui voue l’homme à la damnation. L’invention de Sade fut le Mal radical, alors que la théologie et la philosophie ont fait du Bien l’aboutissement suprême de l’homme et poussé à la défaite du mal par le bien.

A l’état de nature, sans culpabilité, l’homme sadien affirme la puissance de ses désirs et de ses plaisirs. Nous sommes loin de Freud où la culpabilité préexiste au crime, ce qui fonde les sociétés, celles-ci se construisant à la suite des renoncements que la civilisation ne cesse d’exiger. Observer la loi est possible à condition de refouler le désir, il n’y a pas de désir sans objection au désir. Georges Zimra fait donc l’hypothèse que Sade l’a bien compris et qu’il n’était pas dans le désir mais d’emblée dans son infini.

L’auteur fait aussi appel à l’art avec « la tentation de saint Antoine » de Félicien Rops qui nous amène dans les abysses de la jouissance. Cette peinture représente aussi l’impossibilité de sortir du Mal. Le péché originel a donné un lieu au Mal, comme il a soulagé l’homme de son désir et du poids de la liberté. Le mal est inhérent aux hommes et nul ne peut y échapper. L’homme naît coupable. Or, Sade conteste cette vision, sa pensée du mal est liée à la nature même de l’homme en d’autres termes, à ses excès, à ses débordements. Si l’homme freudien se doit de dompter ses pulsions par le renoncement. Sade le refuse et affirme sa préférence pour la voie de la débauche, de la jouissance. La jouissance sadienne est allée jusqu’au bout d’un désir qui ne connaît ni Dieu ni maître, jusqu’au bout de la destruction comme le met si bien en scène Eugène Delacroix dans La mort de Sardanapale. Sade devient le nom de la destruction de la raison par elle-même, de la cruauté, de la mort, qui, selon l’auteur, a inspiré Blanchot, Klossowski, Foucault et Lacan. Ce dernier nomme Das Ding, cette monstruosité propre à l’homme.

A ce propos, Claude Lefort, dans ses écrits, parle d’une rupture des barrières de la pensée, lame de fond qui emporte tout sur son passage, les positions d’autorité, les fondements du despotisme politique, religieux, de l’opinion et même les despotismes que la société exerce sur ses membres.

Sade croit dans la force de l’égoïsme absolu qui seul peut lui assurer le triomphe sur l’autre. L’univers sadien est composé d’un petit nombre de puissants, rois, nobles, privilégiés qui se sont élevés au-dessus des lois et méprisent le peuple, ce faisant, l’esclave n’ayant aucun droit, tout est permis contre lui.

Sade souhaite le règne de l’anarchie. Ne reconnaissant que les institutions du meurtre, de la prostitution, de l’inceste et du vol, la morale est donc inutile.

L’auteur en vient à l’amour du prochain et met en perspective les pensées de Freud et de Lacan. Il montre comment la religion a substitué l’amour à la loi, la foi à la loi, faisant ainsi de l’amour un principe universel.

En se référant à Ludwig Feuerbach- l’homme n’est rien sans Dieu et de même Dieu n’est rien sans l’homme, Dieu n’est donc qu’un pur produit de l’imagination- l’auteur démonte ce paradoxe de la religion qui reconnaît en Dieu ce qu’elle nie en l’homme avec la fin de la métaphysique. L’homme moderne devient ainsi sa propre référence, et l’hyper-individualisme fait de lui, dit Georges Zimra, un être sans histoire, ni mémoire, sans ascendant ni descendant, un pur produit du narcissisme et du marketing. La fin de l’excès tient au fait que le monde est dans une pure réduction à soi, une pure adéquation aux choses.

Or s’aimer soi-même peut demander le sacrifice de soi et ferait alors de la douleur l’essence de vérité. Les mystiques sont allées très loin dans ce sacrifice et seule la souffrance vient témoigner de l’incorruptibilité de l’âme. La jouissance est là et l’excès permet de rêver d’un Dieu qui échappe à la maladie, aux malheurs, à la castration. En repoussant au plus loin le champ de l’impossible, de l’excès, le saint fait de son corps le prolongement du réel.

Puis, Georges Zimra souligne qu’aimer son prochain, c’est aimer l’autre, véritablement autre, celui dont l’intégrité corporelle forme une barrière infranchissable aux négoces, aux violences, aux tortures, et aussi celui en soi qui se dévoile en nous dans la surprise et l’étonnement de se voir altéré.

L’homme sadien est incapable d’accéder au prochain. Par cette négation, il peut donc opérer ce tour de passe-passe quand il tue, il ne tue pas car il n’y a pas de prochain. C’est une relation sans autre et sans soi aussi, il s’agit là d’une relation perverse, nier l’autre en se niant soi. Il n’y pas de prochain pour le sujet sadien car il est l’unique. En soulignant que Sade dévoile l’immonde dans sa brutalité, Georges Zimra fait référence à Lacan parlant du monde comme immonde. Pour Sade, l’homme et un insondable déchet et la pourriture, un principe de régénération.

Dans Les 120 journées de Sodome, Sade est soucieux de montrer la sauvagerie du désir. Pour Georges Zimra, il s’agit d’une pensée de l’infini ouverte à tous les possibles. Référence est donc faite à J.-J. Pauvert qui précise que Sade met au jour sans travestissement, sans causes ni raisons, la pensée de notre barbarie, de notre sauvagerie.

Pour l’auteur, Sade écrit pour détruire la vertu, le vice et leur complicité et non pour représenter la réalité : il modifie l’écriture de façon intégrale car elle est sans cesse refoulée par la parole divinisée. Avec lui, elle émerge nue, crue et violente comme un cri, celui de de toutes les violences contenues, étouffées. En dialogue avec Michel Foucault, Georges Zimra parle de l’écriture comme absence de limites en un temps préhistorique où les exigences pulsionnelles étaient satisfaites, un temps d’avant la loi et l’interdit. Mais pour Sade, l’écriture en elle-même, pour elle-même, est la liberté qui lui permet de s’évader de sa prison, et de repousser les murs de sa bastille. Tout se joue dans la sphère de l’imaginaire.

Cependant, il demeure un ennui chez Sade, ennui, lui-même porté par l’excès. La violence se fait jour et l’écriture ne peut ni apaiser, ni épuiser tous les excès. Selon Annie Le Brun, c’est l’excès qui est essentiel et métaphorique des mouvements du désir. Sade, son être excessif, « autométaphore » emporte par son étrange force poétique chaque personne, objet, situation.

Le corps chez Sade, c’est une machine à jouir. C’est un organe en tant que fonction, c’est l’œil qui voit, les dents qui mordent. Le corps total, est hors langage, ce sont des morceaux de corps, des parcelles de chair, comme autant de morceaux sur l’étal d’un boucher. L’Eros sadien est stérile, son modèle est la répétition, l’orgie, le calcul, la comptabilité des culs, des coups commandés à la chaîne, véritable machine à jouir. Cependant, les machines sont là pour en témoigner, comme la monstruosité de la raison avec la guillotine. De cette horreur, Sade se fait littérateur et Robespierre exterminateur.

Sur la scène sadienne, il est fréquent que le libertin torture et massacre quatre ou cinq cents victimes. Puis il recommence le lendemain et les jours suivants. Cette destruction massive est pensée pour produire de l’apathie. Eugène Enriquez précisait que pour Sade, le véritable libertin doit connaître « le repos des passions », qui l’amènera à effacer toute possibilité d’être touché et, mû par un désinvestissement létal, à être apathique.

Sade peut bien nier l’autre, il n’aspire pas à la solitude mais à la souveraineté. Détruire les autres, c’est d’abord commencer à détruire l’humain en soi pour accéder à la destruction totale des autres. Pour Georges Zimra, le pervers ressent un corps qui ne souffre d’aucun manque, n’est menacé d’aucune perte et c’est la raison pour laquelle, il perçoit l’autre, non comme mortel, mais comme terrain possible de tous les sévices. Quant au langage, il n’est conforme qu’à soi-même, et ne supporte aucun autre. Le héros sadien est convoqué à cet extrême de destruction et de néant.

Qu’en est-il de la conscience chez Sade ? La conscience, dit Althusser, accède au réel non par son développement interne, mais par la découverte radicale de l’autre que soi. En paraphrasant Lacan, la perte de la conscience chez Sade, rend immonde le besoin de jouissance qui l’amène à écrire ce qu’il écrit. Est-ce cette fusion entre l’être et l’avoir qui engendre cette confusion entre l’œuvre et l’être sadien ? Georges Zimra souligne que l’humanité sert de masque à l’inhumain car chaque pas accompli vers la joie cache un pas accompli vers la souffrance. La thèse sadienne par excellence étant que le Mal est plus réel que le Bien.

Le mythe philosophique de l’homme est mort et Sade a dévoilé les ressorts de la puissance du Mal. Celle-ci était masquée par la sublimation alors que les œuvres de Sade parlent de la barbarie. La dissociation, dit Georges Zimra, entre l’amour et la haine est le propre d’une civilisation qui a pensé l’homme comme un objet parmi d’autres au point de le rendre superflu, jetable, exterminable. Quant au Mal, selon la thèse d’Hannah Arendt qui en précise la banalité, « il n’est jamais radical mais à l’extrême, il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. La pensée qui s’occupe du mal est frustrée car elle n’y trouve rien ».

Or Sade fait du Mal une négativité radicale inouïe qu’il s’agit de penser. Il est l’intégriste de la lucidité et vit avec l’injonction de la transgression amenant au défi de se représenter l’irreprésentable. Selon Anthelme et Blanchot l’humain reste indestructible par le fait que sa destruction n’a pas de limite car la barbarie est infinie.

Et la mort ! Et la seconde mort sadienne ? Pour Sade nul n’a été créé puisque la vie est le produit infini de décomposition et de recomposition. Nul par conséquence n’est redevable à personne. Ni dette, ni solidarité ! Chacun est délié de son semblable. Georges Zimra relève que chez Sade la souveraineté n’est que la fiction d’un homme dont la pensée n’est limitée par aucune obligation. C’est un être incastrable que la mort n’atteint pas ; ce que l’auteur souligne, c’est que la deuxième mort est celle de l’effacement de la trace, celle de la mise à mort de l’œuvre même de la mort, alors que pour témoigner de ce que nous fûmes, la mort doit survivre.

L’expérience du beau reste l’ultime barrière contre la mort. Le héros sadien ne porte jamais atteinte au visage, parce que la beauté est indestructible. Cette beauté hante l’homme et le fait mourir avec la certitude d’atteindre l’éternité.

Pour conclure ce chapitre, l’auteur évoque cette notion du beau avec Antigone et Sygne de Coûfontaine, héroïne du roman L’otage dans la Trilogie des Coûfontaine de Paul Claudel (Le pain dur, Le père humilié). D’un côté, la lumineuse Antigone, qui a choisi la loi divine plutôt que celle de la Cité, se situe entre deux morts et de l’autre, Sygne, la résignée. C’est une mort pour rien, dit Lacan. Sygne sort de l’histoire, refuse la tradition, la dette symbolique. Elle meurt sans recours, ni secours, et, refusant l’absolution, elle refuse de donner du sens à sa mort. Selon Lacan nous ne vivons plus dans la culpabilité de la mort de Dieu, mais dans un malheur plus grand, celui que le destin ne nous soit plus rien. Dans sa solitude extrême, celle d’avoir été arrachée à ses attachements de parole et de foi, Sygne nous plonge au cœur du tragique en assumant comme une jouissance, l’injustice même qui lui fait horreur. Georges Zimra souligne qu’en sortant de l’historicité de Dieu, une autre forme du tragique s’annonce, celle de l’homme sans Dieu : l’homme nu.

Georges Zimra explore le Mal au centre de l’œuvre de Sade dont le nom même est celui de l’excès. Il amène pas à pas le lecteur à saisir cet insupportable assujettissement à soi, rien qu’à soi car l’homme sadien pris dans le pouvoir de sa jouissance ne ressent pas la douleur qu’il inflige à l’autre.

Alors, la beauté qui connaît l’excès peut-elle faire barrage à autant de noirceur par la limite qu’elle impose entre l’un et l’autre dans une mise en forme et non, une « prise en forme », selon Annie Franck. La beauté qui, de l’éclat à l’image, n’ignore pas son avers, laissera-t-elle un siège au Mal ? Toutefois, elle tente de créer un sentiment esthétique qui fait sortir du solipsisme et rejoindre ainsi les autres. Nous pourrions invoquer Arthur Rimbaud, Une saison en enfer :

« Un soir j’ai assis la Beauté sur mes genoux – Et je l’ai trouvée amère – et je l’ai injuriée. Je me suis armé contre la justice, Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine c’est à vous que mon trésor a été confié ! »

Marie-Laure Dimon

Paris le 11 juin 2016