L’inconnu, l’étranger, l’étrangéité Introduction

« Les Rencontres-Débat du CIPA » 2017

Marie-Laure Dimon

Nombreux ont été les récits et les métaphores sur l’inconnu, du voyage à l’exil, de la terra incognita à la découverte des hommes nouveaux. Dans les sociétés modernes, cette invitation romantique au voyage, au pays rêvé, à l’au-delà, a décrit l’inconnu par les sens et en a élaboré un mythe alors chargé d’espoirs.

Aujourd’hui quels modes de rapport l’individu entretient-il avec les figures de l’inconnu et de l’étranger ? Est-il plus confronté à leurs aspects négatifs ?

Dans un monde où le récit n’est plus un étayage suffisant entre sociabilité et idéaux singuliers et collectifs, plusieurs conceptions dont celle de l’hybridité devient un élément central de l’ontogenèse du sujet dans la Modernité et la Postmodernité.

Ce bouleversement anthropologique du passage du récit à la primauté des sens déstabilise les individus et suscite des inquiétudes. Refuseraient-ils alors de penser l’inconnu et l’étranger en soi-même comme énigme dans un monde de l’émergence ?

Les démocraties sont en crise, confrontées à l’importante poussée d’un capitalisme globalisé où se développent la xénophobie, le racisme, le chômage de masse, la défiance générale pour les garants politique de la Cité[1], la haine, et toutes sortes d’exclusions mortifères. A cette crise du capitalisme s’adjoignent pour d’autres pays, parfois en guerre, des violences d’Etat et politiques, des violences économiques et celles des dérèglements climatiques. Ces diverses violences engendrent un flux de migrants, entre autres, en Europe qui doit apprendre plus que jamais à vivre avec l’immigration. L’Europe est-elle prête à relever ce défi ? Est-elle prête à placer la question de l’immigration au cœur même de la démocratie et des débats citoyens ?

La crise des démocraties occidentales rencontre la crise de l’immigration où les déplacements forcés de masse se font dans l’urgence et se déploie dans toutes les directions. Ici la crise doit être prise dans son sens métaphorique ce qui nous contraint à penser l’écart entre un monde rationnel régit par la science, celle d’un savoir mathématico-physique et un monde de la subjectivité qui échappe à toute consistance homogène, à tout accomplissement définitif. Myriam Revault d’Allonnes[2] fait l’hypothèse que la crise est la métaphore absolue, « qui rend compte d’une expérience, du rapport existentiel que l’homme entretient avec le monde et la réalité qui l’entoure ».

Ces débats démocratiques ouvrent à des moments de réflexion mettant en mouvement une intelligence collective et sensible faisant advenir un monde d’une diversité dont l’universalisme est à trouver. Cet universalisme émerge du particulier au général, selon Ernst Cassirer, il entretient ainsi l’esprit de la généralité. En revanche, les Etats nations sur un modèle souverainiste pourraient être alors tenté de se refermer sur eux-mêmes avec les risques de prégnance de nationalisme et de communautarisme.

Dans notre modernité et notre lutte contre les excès globaux, le politique et le social apportent certaines réponses à la question de l’étranger. Or à travers ces phénomènes migratoires, il ne s’agit pas uniquement de penser et de réfléchir sur les déplacements d’une multitude d’individus mais aussi de s’ouvrir à leurs individualités et à leurs récits singuliers qui se lient au corps et à la parole[3].

S’ouvrir à l’individualité à partir du social, c’est aussi reconnaître la singularité du sujet, qui contient en elle-même des éléments du social.

S’ouvrir à la saisie des effets actuels des violences de l’histoire sur l’individualité, la transmission d’une génération à l’autre, c’est reconnaître la complexité des identités, leurs décompositions/recompositions à l’aune de ces grandes ruptures sociales qui ont des effets considérables sur la vie psychique des sujets et sur les modes de rapports aux figures de l’étranger.

C’est à travers les métaphores et plus particulièrement les métaphores vives : traces, empreintes, pictogrammes que la psychanalyse, l’anthropologie et la littérature donnent une dimension psychologique au migrant qui, au-delà du politique, permet de le nommer l’exilé. Nomination qui n’est pas uniquement sémantique, car l’exil ne concerne pas seulement l’émigré, il est en chacun de nous dès la naissance de la vie psychique.

Louis Moreau de Bellaing précise dans la suite de Claude Lefort, que notre modernité vit l’indétermination. Il s’agit alors de creuser l’inconnu et d’étudier son déplacement. L’inconnu se réfère à l’être-soi, à la source de son intériorité. Il renvoie bien à cette indétermination qui contraint à un écart pour laisser un espace entre le soi et le monde. Cet écart, arrachement à l’unité Soi/monde, nécessite des métaphores, des montages symboliques aussi primitifs soient-ils ainsi que des fictions qui permettent aux hommes de faire liens entre eux et ainsi de pallier la déréliction.

Accepter cette dimension d’inconnu, c’est lui reconnaître aussi une fonction de passeur qui ouvre à l’accueil de l’étranger, celui qui incarne la différence et l’expérience de l’altérité. La perception de l’inconnu fait passer l’étranger de la perception de la méconnaissance à un processus de reconnaissance, sinon l’étranger pourrait être abandonné à l’errance du « sans nom », du rien, voire au fantasme du déchet[4].

Pour la psychanalyse, la relation à l’inconnu s’établit dès le premier exil du sujet, celui de sa naissance. Entre ombres et lumières, la mère anticipatrice ou son tenant-lieu donne du sens au monde de la sensorialité de l’enfant qui acquiert ainsi son capital imaginaire fait de traces et d’éclats, d’images et de fantasmes et de représentations permettant d’appréhender l’inconscient. L’inconnu apparait donc comme un instantané dans toute naissance et l’exil est le passage d’un monde liquide à un monde aérien, à un monde de pesanteur. Cette séparation de la mère et de l’enfant produit deux exilés de leur mouvement de vie. L’éprouvé d’étrangéité se vit donc dans ces premiers moments de la relation mère/bébé, autant chez l’un que chez l’autre, entre l’inconnu et l’étranger, menant à une mise en travail de la sensorialité corporelle et de la perception. Pour l’infans, ce contact avec l’objet le contraint à un changement de vertex, à la quête des conquêtes primordiales de son propre exil. La sortie d’un monde intérieur/extérieur, en d’autres termes, celle du ventre maternel, deviendrait ainsi le prototype de l’exil et maintenant celui d’une humanité clivée de ses origines.

Cette indétermination de l’origine de l’appartenance soulève bien des peurs, liées entre autres aux conflits fondamentaux et violents : amour/haine, vie/mort. Ici nous avons à faire avec le fondement et non l’analogie, à l’être exilé de la plénitude, source inaccessible, dit Rajaa Sitou[5] , source paradoxalement commune à tout être humain quelle que soit sa différence culturelle, linguistique.

Dans le social, l’étranger est un être sans identité unique et l’idée d’une pureté originaire est battue en brèche. En s’opposant ainsi au « un », l’étranger est alors l’autre de l’autre et procure un gain de liberté.

Freud nous invite à faire face aux relations passionnelles que suscite l’étranger assimilé à l’étrange, à l’angoissant, au menaçant. « L’inquiétante étrangeté »[6] vient stipuler qu’il n’y pas d’étranger en soi, mais il révèle les craintes, les traumatismes que nous avons oubliés-refoulés-censurés[7] lors de la rencontre avec l’autre. Selon Freud, chaque singularité comporte et suscite dans l’autre amour-haine dont l’élucidation en soi permet de les accueillir chez les autres.

L’accueil de l’étranger en soi et hors soi fait appel à une matrice socio-culturelle, suffisamment contenante. Or, notre monde est incertain et en mouvement, il nous amène à vivre la réalité d’un processus de « désymbolisation » parfois d’une grande ampleur. Ces transformations sociales en profondeur produisent des fragilisations individuelles et sociales entrainant le retour de la religion par le politique, les idéologies, la radicalité, le terrorisme suscitant le phénomène de la peur… L’être est atteint dans sa chair car son besoin de croire est une nécessité vitale. Cette chair peut entrer en adhésion avec les métamorphoses sociétales engendrant toutes sortes de déstructurations psychiques et sociales et ceci dans les strates les plus profondes de la psyché singulière et du collectif. Quelle place occupe le religieux en chacun après la religion ? Le passage de l’hétéronomie structurée par le religieux à l’autonomie favorise la revendication de la liberté, et ce, au prix d’accepter que l’exilé soit dans l’homme[8].

Ainsi la psyché et le social ne sont-ils plus uniquement régis par le renoncement et le refoulement du pulsionnel ni par les exigences civilisationnelles, tels le permis et le défendu, le licite et l’illicite, l’interdit, l’Œdipe. D’autres repères apparaissent fondés sur le possible et l’impossible régis par la castration qui s’accomplit de façon violente sur la pulsion. Ainsi l’inconnu n’est-il pas uniquement l’autre, le père qui trouble la plénitude. Il est aussi soi, référé à la question du savoir et du non-savoir qui pèse par rapport à l’autre et par rapport à soi-même dans son devenir.

Les échanges culturels se fondent sur des renoncements, des deuils répétés et à dépasser ainsi que des limites. Freud par le phylogénétique détermine une action culturelle très précoce, un espace psychique préexistant à l’enfant, celui du creux de la mère empreint de culture dans lequel l’enfant se love pour l’habiter. La mère ou son tenant lieu transmet son univers culturel, son histoire et la culture pénètre l’enfant à travers son corps. Il n’y a pas d’incorporation sans désincorporation, ni d’absorption du monde sans son rejet. Toutefois la culture est soumise au refoulement par l’acquisition du langage et le « hors les mots » est fait de traces qui ne sont pas forcément psychisées. Comment approcher ces éléments corporels qui n’ont pu se métaboliser psychiquement ? Or, ces éléments font masse avec le monde extérieur car l’impensé du social ne cesse de les capter. L’histoire de nos civilisations témoigne de ces malencontres, de ces confrontations et interpénétrations entre les éléments bruts de la psyché singulière et du collectif.

En excluant, par la mort, des humains de l’espèce humaine, en divisant les humains en catégories, tel l’apartheid, une société peut rendre l’impossible possible, en d’autres termes, faire advenir ce qui ne doit pas être possible. Ce monde binaire du possible à partir de l’impossible ne garantit plus la loi, la transmission et le don. Les difficultés et les souffrances de la transmission et ses ratés en témoignent dans l’après apartheid où la question de l’étranger traverse aussi les phénomènes de violences.

Dans ce conflit fondateur amour/haine, absorption/rejet, chaque culture vient déchirer l’Unité « l’être soi », elle est d’abord un persécuteur. Psyché et corps s’y heurtent et tentent inlassablement de s’en désaliéner. Selon Winnicott, dans l’ontogénèse du sujet, la mère accueille l’inconnu par un « mouvement de haine », haine qui doit être reconnue par elle mais aussi par l’enfant, les faisant devenir étranger l’un à l’autre. Pour Piera Aulagnier, la haine originaire[9] désigne la relation de la psyché au monde et en premier au corps. Il incombe au sujet et à Eros d’en faire son élaboration tout au long de la vie et ce, malgré ses métamorphoses, ses déplacements et ses médiations.

Comment cet affect de haine au demeurant si singulier peut-il animer des haines collectives[10] ? Quelles sont les politiques qui vont légitimer la haine et la persécution et captent ainsi cet affect. Ces politiques s’approprient la genèse du social et celle de l’individu déniant la séparation entre individu/collectif, entre politique/social, séparations inhérentes à l’interdit de l’inceste. Ces politiques luttent contre l’hétérogène en désignant un ennemi absolu à l’intérieur de la société. Il devient : l’inconnu, l’étranger, l’exclu.

Aujourd’hui, apparaît une haine décomplexée, Caroline Emcke[11] écrit, « Il est difficile de haïr avec précision. Avec la précision viendraient la tendresse, le regard ou l’écoute attentifs, avec la précision viendrait ce sens de la nuance qui reconnaît chaque personne, avec ses inclinations et ses qualités multiples et contradictoires, comme un être humain. Mais une fois les contours estompés, une fois les individus rendus méconnaissables comme tels, il ne reste que des collectifs flous pour destinataires de la haine. On peut dès lors diffamer et rabaisser, hurler et fulminer à l’envi contre les juifs, les femmes, les mécréants, les Noirs, les lesbiennes, les réfugiés, les musulmans, ou encore les Etats-Unis, les politiciens, l’Occident, les policiers, les médias, les intellectuels. La haine façonne son objet. Il est fabriqué sur mesure. »

Face à ces passions froides, la question du féminin non seulement se pose mais elle est au cœur du processus de ce mythe de l’inconnu et de l’étranger. La part de féminin chez l’homme et chez la femme amène les contradictions entre la dimension affective de l’humain empreinte de récits et son côté imprévisible pétri d’irrationnel demandant à chacun une approche et une transformation de l’archaïque. Car la haine du féminin est la plus ancienne et la plus partagée au monde.[12]

Pouvons-nous à l’avenir espérer moins de clivages entre politique et sentiments ? L’art en serait un passeur qui, de figuration en re-figuration, rend visible l’invisible des liens paradoxaux et contradictoires des humains pour s’ouvrir au nouveau monde. S’ouvrir aussi à la vertigineuse question du sens que nous voulons accorder désormais à notre condition commune d’êtres, à la conscience de l’étranger au monde et dans le monde.

Jean Nadal a clos cette introduction en nous parlant de L’étranger de Camus et de sa relation avec le peintre Sauveur Galliéro.

Il nous a montré le tissage relationnel, la finesse de la subjectivité qui s’est constituée entre Camus et Galliéro et comment celle-ci est venue étayer pour Camus la trame de son livre sur l’étranger.

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » Albert Camus (L’étranger).

Sauveur Galliéro

Les Deux-Moulins

Origine de l’image :

http://hubertzakine.blogspot.fr/2010/12/sauveur-galliero-peintre-bab-el-oued.html

Le 18 novembre 2017

 

[1] Terme que j’emprunte à Bernard Doray

[2] Myriam Revault d’Allonnes La crise sans fin, éditions du Seuil, 20112

[3] Olivier Douville (2014) : Les Figures de l’Autre. Paris : Editions Dunod.

[4] Terme que j’emprunte à Alice Cherki (2009) : La frontière invisible : violences de l’immigration. Paris : Editions des crépuscules.

[5] Rajaa Stitou « L’extimité de l’étranger », Cliniques méditerranéennes 2012 (n° 86) pages : 244

ISBN : 9782749234359 DOI : 10.3917/cm.086.0197, Éditeur : ERES

[6] Sigmund Freud (1919) : L’inquiétante étrangeté et autres essais. Paris : éditions Gallimard, 1985.

[7] Julia Kristeva : « Réflexions sur l’étranger » 17ème édition du cycle des conférences » Droit, liberté et Foi » : « L’étranger au collège des Bernardins 1er octobre 2014.

[8] Georges Zimra, Les religions à l’épreuve de la Modernité, Editons Nouvelles Cécile Defaut, 2017

[9] Gerassimos Stephanatos, « De la haine nécessaire à la clôture totalitaire du sens », Topique 2013/1 (n° 122), p. 29-44. DOI 10.3917/top.122.0029

[10] Jacob Rogozinski (2015) : Ils m’ont haï sans raison. De la chasse aux sorcières à la Terreur. Paris : les éditions du Cerf.

[11] Caroline Emcke Contre la haine, Plaidoyer pour l’impur, Paris, éditions du Seuil, 2017

[12] Claude Noëlle Pickmann, « Le féminin, un pavé dans la mare de la civilisation, ou comment, il tranquillise le binaire de la loi phallique », conférence au Séminaire Schibboleth « Que veut la femme ? » Le 15 novembre 2017.