La précarité psychique de l’adolescent offerte à la séduction des idéologies radicales

2 fevrier 2018

Monique SELZ

Le texte que vous pourrez lire ci-dessous complète par l’auteur sa participation aux Séminaires Thématiques du CIPA

« Nous avons affaire avec Daesh à une révolution symbolique conservatrice et obscurantiste qui, au nom de l’islam salafiste djihadiste, entreprend d’exploiter le vide moral et culturel que laisse, aujourd’hui, la civilisation des mœurs d’un néolibéralisme agonisant ».

« Faute d’un nouveau « pacte d’humanité » porté par des idéologies politiques humanistes et démocratiques, le nouveau « carburant révolutionnaire » du terrorisme djihadiste risque d’absorber, sous le couvert du « religieux », les désespoirs, les humiliations, les colères, les révoltes d’un monde disloqué et fragmenté[1]. »

 

C’est parce que j’avais, par le passé, travaillé sur l’idéologie, que Marie-Laure Dimon m’a demandé d’intervenir aujourd’hui. Je vais donc commencer par aborder cette notion d’idéologie et celle de la radicalité. Je vous présenterai, ensuite, quelques réflexions sur l’état actuel de notre société. Et je terminerai par la question de ces adolescents, qui, vivant aujourd’hui dans cette société malade, sont attirés par l’idéologie djihadiste.

 

Qu’appelle-t-on idéologie ?

C’est un système de pensées qu’il s’agissait, à l’origine[2], de construire en vue d’un projet pédagogique, visant à transmettre plus efficacement le savoir portant sur la société. Mais très vite le mot va prendre le sens péjoratif de notions abstraites, sans rapport avec les faits et la réalité. Puis, c’est devenu un ensemble d’idées inspirant un gouvernement ou un parti. C’est le sens qu’il conserve encore aujourd’hui, avec toujours cette connotation péjorative.

Ce sont principalement des philosophes qui ont cherché à définir le concept, tels que Karl Marx, Max Weber, et plus proches de nous, Paul Ricœur et Louis Althusser. Ils ont ainsi distingué trois fonctions essentielles du phénomène idéologique, qui sont la distorsion, la justification et l’intégration. Concernant la distorsion, qui va particulièrement nous intéresser ici, cela soulève tout de suite deux réserves : d’une part, parler d’une distorsion de la réalité supposerait de pouvoir situer une réalité non distordue et d’autre part, porter un discours scientifique sur l’idéologie nécessiterait l’existence d’un lieu ou d’un discours non idéologique. Or, il n’est pas possible de parler de l’idéologie dans un langage autre que le sien et toute pensée est prise dans un phénomène idéologique. Ce qui m’a conduite à dire, en référence à Ricœur, qu’« il n’existe pas d’extraterritorialité de l’idéologie[3] ».

Mais c’est Hannah Arendt, dans son travail sur le totalitarisme, qui a apporté ce qui me semble la meilleure définition de l’idéologie. Pour elle, l’essence de l’idéologie est sa « logique », qui devient un instrument d’explication dans tous les domaines et la caractéristique fondamentale du totalitarisme. « L’idée », par sa logique propre, produit le mouvement qui « ne requiert aucun facteur extérieur pour la mettre en mouvement »[4]. Ainsi, « Il est dans la nature même des politiques idéologiques que le contenu réel de l’idéologie qui fut à l’origine de « l’idée » soit dévoré par la logique avec laquelle « l’idée » est mise à exécution ». La certitude est apportée par une pseudo-scientificité. Concernant le djihadisme, il s’agit de l’appui sur une pseudo-religion.

Trois éléments caractéristiques de toute idéologie sont, dit-elle, spécifiquement totalitaires. Il s’agit d’une prétention à tout expliquer, de l’affranchissement de toute expérience et de la logique. La principale menace étant la liberté, notamment celle de penser, l’idéologie procède par auto-contrainte imposée à la pensée, ruinant ainsi toute possibilité de relation avec la réalité et de contact entre les hommes. Ceux-ci perdent alors la faculté d’expérimenter et de penser ; dès lors que la distinction entre la réalité et la fiction et celle entre le vrai et le faux n’existent plus, ils sont prêts pour la terreur, instrument de base de la mise en pratique de l’idéologie totalitaire, partie intégrante du totalitarisme et inhérente à toute idéologie.

L’étude psychanalytique de l’idéologie porte tout d’abord, bien sûr, sur Freud. Il n’emploie le terme d’« idéologie » que dans un seul texte, la XXXIe conférence, lorsqu’il développe sa conception du surmoi. Je le cite : « les conceptions de l’histoire appelées matérialistes pêchent en ceci qu’elles sous-estiment ce facteur (le surmoi). Elles s’en débarrassent en remarquant que les idéologies[5] des hommes ne sont rien d’autre que le résultat de la superstructure de leurs conditions économiques actuelles. C’est la vérité mais, très vraisemblablement, pas toute la vérité. L’humanité ne vit jamais entièrement dans le présent ; dans les idéologies du surmoi[6] continue de vivre le passé, cette tradition de la race et du peuple, qui ne cède que lentement aux influences du présent, aux nouvelles modifications, et aussi longtemps que ce passé agit à travers le surmoi, il joue dans la vie humaine un rôle puissant, indépendant des conditions économiques[7]».

Puis il évoque son essai antérieur « Psychologie des masses et analyse du moi »[8] et la place capitale qu’occupent les idéologies du surmoi dans les processus individuel et collectif d’identification. C’est dans ce texte qu’il précise les transformations subies par un individu pris dans une masse, dont les trois processus principaux sont : acquisition d’un sentiment de puissance, contagion liée à des phénomènes d’ordre hypnotique et suggestibilité. « L’individu, écrit-il, n’est plus lui-même, il est devenu un automate sans volonté »[9].

Par ailleurs, dans la masse, les individus ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et sont par conséquent identifiés les uns aux autres, reliés entre eux par une relation d’amour. Pas de doute ni d’incertitude, pas de soif de vérité, mais au contraire une exigence d’illusions. Ainsi, l’idéologie, ce puissant ciment de la masse, impose ses idées aux individus, produisant une inflation de l’affectivité chez chacun, avec une sensation jouissive de se fondre dans cette masse et de perdre le sentiment de ses propres limites. Cet accroissement de l’affectivité réduit considérablement le rendement intellectuel, annule la liberté de penser par soi-même et supprime toute possibilité de réflexivité et de critique face à l’acte qui règne en maître. Il devient alors facile de prescrire des actes qui seront appliqués aveuglément.

Un dernier point est souligné par Freud : d’une façon générale, le lien social repose sur le retournement d’un sentiment fraternel primitivement hostile : c’est ce qu’il constate dans Totem et tabou, à propos de la horde primitive et du meurtre du père, mais c’est aussi ce que révèle le meurtre fraternel. La masse est alors susceptible de libérer haine et destructivité à la moindre occasion.

André Green s’est aussi penché sur la question de l’idéologie[10], insistant sur le lien entre idéologie et idéalisation. La fonction de l’idéal s’installe sur « les lieux mêmes où la satisfaction pulsionnelle ne peut avoir lieu » et l’idéologie, « structure d’idéalisation » est alors la « réalisation du désir narcissique, par la voie du fantasme ». Or, l’idéalisation recouvrant un fantasme d’omnipotence, l’idéologie se présente alors comme « l’effort d’une conjuration du mal », ou « d’une réparation ». Et, ne connaissant que la lutte pour le bien, elle opère le refoulement des pulsions de destruction ou dénie leur effet. Aussi, toute pulsion ayant toujours un caractère plus ou moins violent et donc destructeur, l’idéologie tend à être, au bout du compte, une négation de la pulsion.

Pour René Kaës, c’est l’impossible élaboration du deuil de l’objet primaire qui conduit à la construction idéologique. L’idéologie apparaît alors comme un appareil idéalisé pour ne pas penser la perte et ne pas vivre la séparation.

Il est possible, maintenant, de formuler les éléments d’une définition de l’idéologie, qui ne peut être ni simple ni unidirectionnelle. C’est un système d’idées abstraites, conscientes et inconscientes, dont le but est de rendre compte du réel comme représentation du monde et de l’action de l’homme sur ce réel. Elle désigne des valeurs et décide de leur hiérarchie. Elle légitime les buts de l’action qu’elle prescrit. Elle se présente le plus souvent comme une instance abstraite qui se traduit par des attitudes et des normes structurantes qui s’imposent aux individus par un processus inconscient. Elle en est alors l’organisateur socioculturel.

D’un point de vue psychanalytique, une idéologie est l’expression de fantasmes inconscients et de relations objectales. Vécue elle-même comme un objet, elle correspond à un certain stade d’élaboration d’un objet idéalisé, à une tentative pour transformer le surmoi en idéal du moi et pour intégrer certains aspects du ça. Elle est aussi un processus de liaison par le déni. Du fait de ses différentes caractéristiques, elle assure une triple fonction essentielle pour le sujet, de défense contre l’angoisse de persécution, de restauration de l’objet et de régulation. Elle apparaît ainsi comme une tentative du moi de prendre en main la tâche de concilier entre elles les exigences des instances psychiques et de la réalité.

Abordons maintenant la question de la radicalité et de la radicalisation. Il y a eu beaucoup de polémiques autour de ces termes, qui pourtant ont très vite été adoptés pour parler de l’engagement dans le djihadisme. Qu’en est-il ?

La définition dans le Robert dit : radical qualifie ce qui tient à la racine, à l’essence, au principe d’un être, d’une chose, donc ce qui est profond, intense, absolu. En politique, à partir du sens « complet, absolu », le terme a pris la valeur de ce qui remonte à la source, aux principes fondamentaux, qui va jusqu’au bout de ses conséquences.

Se radicaliser, dans une acception politique et plus généralement, a le sens de devenir plus intransigeant, se durcir, ou devenir plus extrême. C’est chercher des racines, notamment dans une organisation totalitaire, qui va régler l’existence quotidienne. La radicalisation a donc trait aux racines.

De même, le fondamentalisme religieux, ici le fondamentalisme islamique, concerne ce qui touche aux fondements. Pour l’essentiel, c’est un courant théologique qui s’en tient à une interprétation littéraire, voire littérale, de l’Écriture. Cela a donc à voir avec les fondations, les fondements, l’essence de la religion, ce sur quoi repose un ensemble de connaissances. Le fondamentalisme est à rapprocher de l’intégrisme, qui est une attitude religieuse et politique, extrémiste, rigoriste et hostile aux influences modernes ou étrangères, intolérante, violente en général.

Si le fondamentalisme peut toucher toutes les traditions religieuses, le fondamentalisme islamique présente cependant une forte spécificité et une virulence particulière. Jacob Rogozinski[11], parce que la langue arabe, dit-il, ne permet pas de distinguer entre islamiste et islamique, préfère parler du « fondamentalisme musulman », plutôt qu’islamique.

De même, pour désigner les adeptes des courants les plus extrémistes de l’islam, il propose de remplacer le terme « radicaux » par celui de fanatiques, selon ce qu’en dit Voltaire : « Le fanatisme est à la superstition ce que la rage est à la colère » – « Celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique[12] ». Il remarque, par ailleurs, que parler de radicalisation, c’est parler d’une disposition déjà présente qui s’intensifie, sans changer de nature. Or, l’adhésion à un dispositif de terreur ne se fait pas selon un processus linéaire, mais passe par une ou plusieurs ruptures, qui s’apparentent à une conversion, rendue possible par la rencontre entre un désir et un appel venu de l’extérieur, entre le désir de reconnaissance, dont l’importance a été découverte par Hegel, et l’appel formulé par le recruteur djihadiste. Croyant répondre librement à cet appel, le converti se trouve immédiatement capturé par un dispositif de terreur. C’est le mythe d’un passé idéalisé, l’Âge d’or des premiers califes, qui n’a en fait jamais existé, qui exerce une attraction si forte. Le djihadisme se fait passer faussement pour une restauration de cet islam primitif, alors que la réalité du soi-disant « État islamique » est celle d’un État policier qui contrôle tous les aspects de la vie quotidienne », une dictature dans laquelle la « police islamique » réprime tout manquement à la charia. La notion de conversion avait déjà été utilisée par Jean-Pierre Filiu. Il avait écrit, au lendemain de l’attentat de Nice : « J’ai proposé d’utiliser le mot de conversion. Le basculement très rapide renvoie à l’intégration dans une secte[13] ».

J’ai retenu un autre aspect du travail de J. Rogozinski : l’invention de l’attentat-suicide par le djihadisme. Les trois religions abrahamiques, chacune à sa manière, sont parvenues à sublimer la cruauté du sacrifice humain. Le judaïsme a autorisé uniquement des offrandes animales ou végétales, puis a entièrement remplacé le sacrifice par la prière et l’étude de la Loi. Le christianisme a institué un rituel où le pain et le vin se substituent à la chair et au sang du dieu sacrifié. L’islam pratique l’immolation d’une victime animale, une seule fois par an, lors du rituel de l’Aïd. Ainsi, l’islam est la seule de ces trois religions à avoir maintenu la réalité du sacrifice d’un être vivant, comme si le processus de sublimation n’était pas allé à son terme[14]. Et l’on peut constater que cette sublimation partielle n’a pas suffi pour empêcher les fanatiques que sont les djihadistes de tuer des humains au nom de leur dieu. Et c’est ainsi qu’« avec les attentats-suicides, on assiste à un retour du sacrifice sous la forme de l’autosacrifice[15] ». Autosacrifice, oui, mais aussi attentat, c’est-à-dire qu’il s’agit, par ce sacrifice de soi-même, de tuer le plus grand nombre possible de personnes.

J’ajouterai un dernier mot à propos de J. Rogozinski : le mot islam ne signifie pas « soumission », dit-il, mais paix. La racine de ce mot est SLM, comme salam, shalom en hébreu. Et donc, « La religion fondée par Mahomet n’est pas une religion de la soumission, mais une religion du salut[16] ».

Par ailleurs, le rappel historique fait par Fethi Benslama[17] est particulièrement intéressant pour comprendre comment s’est constitué ce fondamentalisme islamique et quelle est sa perspective. En 1924, un triple événement va marquer le point de rupture : abolition du califat, chute du dernier empire islamique et instauration d’un état laïc en Turquie, ce qui produit « un effet de disjonction des idéalités pour toute une civilisation ». La perte de la souveraineté islamique entraîne la disparition du sujet politique de la communauté musulmane. Et ce geste traumatisant de Kamal Atatürk est à l’origine de la propagation d’une onde mélancolique et vengeresse, qui va servir de socle aux idéologies islamistes. C’est ainsi que la disparition de Dieu comme référence de l’État, la laïcisation du pouvoir et la dislocation de l’empire ottoman après la Première Guerre mondiale ont provoqué une blessure de l’idéal islamique, toujours ouverte et toujours « actualisée dans les discours, de sorte qu’elle est devenue un trait de ce que Freud appelle le surmoi-de-la-culture en islam et de l’angoisse de conscience d’une partie des musulmans[18] ».L’association des Frères musulmans, dans une démarche de prédication et de conquête du pouvoir, voit le jour en 1928 et élabore les premières théories islamistes, selon deux axes principaux : impératif de la réparation et arrêt de la modernisation des institutions du monde musulman, dont la perspective est le passage du régime de la communauté à celui de la société.

D’où l’existence de deux sortes d’ennemis pour l’idéologie islamiste : l’ennemi extérieur, que sont l’Occident, la modernité et le colon, et l’ennemi intime, à l’intérieur du musulman, le musulman séparé de la communauté confessionnelle, qui s’est désidentifié du principe souverain, de son idéal et de sa législation, la charia. Il en résulte, dans le domaine du djihadisme, l’autorisation du meurtre et d’autres supplices donnés en spectacle à ces « sous-musulmans » dans un but d’éducation.

Tout ceci se manifeste dans une société aujourd’hui bien malade. Et si la radicalisation trouve à s’enraciner dans la vie psychique de certains individus, elle est surtout présente dans cette société au sein de laquelle le lien social est devenu de plus en plus inconsistant. Le modèle familial traditionnel est en pleine déliquescence, la famille moderne étant le plus souvent « recomposée ». Aucune véritable place n’est faite pour les jeunes et l’autonomie, prônée comme une émancipation, se révèle en réalité être une profonde solitude, de sorte que les individus se trouvent en manque de liens et de soutiens.

Roland Gori décrit cette maladie sociale dont nous souffrons aujourd’hui. En résumé, on peut dire qu’il s’agit d’une désertion du politique à la faveur de l’expansion universelle de la « religion du marché », ce qu’il appelle l’« hégémonie culturelle du néolibéralisme ». L’ordre néolibéral concerne « non seulement une économie, mais plus encore un ensemble de pratiques sociales et symboliques qui transforment chacun d’entre nous en microentreprise chargée de faire fructifier son capital[19] ». Il parle également du « nœud borroméen » qui relie entre elles religion, culture et politique. La suppression de l’un de ces trois champs libère les deux autres et expose la société, alors en proie au non-sens et à l’absence de direction, au vide et au chaos.

Le néolibéralisme, instaurant une société de consommation et de progrès grâce aux développements technique et économique, a cru pouvoir mettre fin à la tutelle du religieux et du sacré. Mais, « affamés de fictions auxquelles nous pourrions croire pour nous soumettre au jeu du politique, nous cultivons un hédonisme de masse, une idéalisation de l’individualisme et une voracité de jouissance immédiate et continue[20] ». Mais, du fait d’une panne du politique et de l’éthique, ainsi que de l’inanité des promesses d’émancipation sociale et individuelle, besoin de croire, désir de sacré et passion du mystère ont violemment ressurgi. Or, comme le dit H. Arendt, « L’hédonisme, pour lequel seules les sensations du corps sont réelles, n’est que la forme la plus radicale d’un mode de vie apolitique, totalement privé[21].. »

Cette nouvelle religion, celle du marché, se manifeste par une rationalité économique, technique, comptable et formelle, et transforme toutes les créations humaines matérielles et symboliques en marchandises et en spectacles. En remplaçant le dialogue par la propagande, la parole par le communiqué, le débat par l’algorithme, on fabrique une autre humanité politique, plongée dans la peur et dans l’ennui. Nous avons perdu le monde commun. « L’organisation scientifique du travail, couplée aux prodigieuses découvertes technologiques, rendue omnipotente par la désertion des politiques et leur lâcheté devant le démantèlement des protections sociales par un néolibéralisme globalisé, rend l’humain superflu, esseulé, nié dans ses besoins vitaux de reconnaissance et d’amour[22] ». C’est ainsi qu’elle fabrique « l’obsolescence de l’homme[23] », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Günther Anders datant de 1979.

Dans un chapitre intitulé « Cannibalisme post-civilisationnel », celui-ci démontre que la quatrième révolution industrielle a pour tendance, (ou pour fin ?), de rendre l’homme superflu. « Ce que les entrepreneurs cherchent à faire aujourd’hui – et pas seulement dans le monde capitaliste –, ce n’est pas à priver les travailleurs de travail, mais à priver leur propre entreprise de travailleurs[24] ». Cette humanité devenue superflue serait-elle la « figure anthropologique du futur », produite par ce monde devenu intelligent [25] ?

C’est Daesh, aujourd’hui, et sa nébuleuse terroriste, qui savent si bien utiliser toutes les ressources de la technologie moderne, qui sont susceptibles d’offrir aux « paumés » de notre civilisation, les rêves de gloire et d’héroïsme, ou tout simplement une raison de vivre, qui ont si massivement déserté notre quotidien. Il apparaît ainsi clairement que la source du djihadisme se situe dans une souffrance sociale et une détresse symbolique, ainsi que dans un déni de reconnaissance qui opère tant sur le plan horizontal (celui des rapports sociaux) que sur le plan vertical (appel à un Autre au-delà des autres).

Je voudrais encore parler de l’analyse de Hélène L’Heuillet[26] sur la haine, que j’ai trouvée particulièrement utile pour comprendre l’actuel malaise de la société. Si c’est une notion connue de tous, il n’est néanmoins pas inutile de rappeler que la haine, en dehors de toute pathologie, est une expérience psychique nécessaire, sans laquelle, il n’est pas possible de grandir, de passer les différentes étapes de la vie, se séparer, couper les liens qui emprisonnent, etc. Cependant, son refoulement est indispensable pour rendre possible les liens sociaux. Mais, si le refoulement et la symbolisation de l’amour trouvent leurs voies assez facilement, il n’en est pas de même pour la haine, qui déjoue tous les codes.

Or, on assiste aujourd’hui à l’expression directe de la haine, par la levée de son refoulement, que ce soit dans les discours politiques, publics ou privés. Et cette libération discursive de la haine est à l’origine des phénomènes populiste et djihadiste, qui ont en commun une radicalité de la destruction. « La fascination pour ce rien de la destruction est essentielle dans la radicalisation, dans son sens contemporain[27] ».

Cette radicalité destructive exerce sur la jeunesse contemporaine une séduction au même titre que la tentation suicidaire. Le succès du terme « radicalisation » tient à ce qu’il dit que c’est la racine de la coexistence humaine qui est aujourd’hui en question, que la coexistence humaine est aujourd’hui radicalement mise en danger de disparition[28]. On peut dire que c’est la racine même de la politique, c’est-à-dire le langage, qui est attaquée. Et la symbolisation, mise en défaut comme en témoigne la ruine du langage, fait place à la violence de l’acte. S’il faut un groupe, un leader, une cause à défendre pour passer à l’acte, c’est cependant l’individu qui est sollicité et qui s’engage dans le terrorisme.

Et si, comme le dit F. Benslama, la contenance pulsionnelle, assurée par les processus traditionnels, ne tient plus devant les sollicitations multiples du monde marchand tous azimuts[29], la levée du refoulement de la haine « ouvre directement sur le passage à l’acte et les nouvelles formes de la pulsion de destruction[30]. »

Ainsi les trois axes principaux qui caractérisent l’évolution sociale actuelle sont : la clôture libérale qui pousse à l’individualisme, morcelant et affaiblissant les cadres référentiels traditionnels : la référence au tiers symbolique et symbolisant disparaît au profit de celle aux objets utiles ; la révolution technique et technologique qui transforme les sujets en outils ; et le « Divin Marché » qui tient lieu de nouveau dieu tout-puissant[31].

Un dernier point : ce qui rassemble tous les recrutés pour le djihad n’est ni la pathologie psychique, ni la situation sociale ou familiale, c’est l’utilisation d’Internet. Sa caractéristique première porte sur la temporalité de l’immédiateté : il est absolument essentiel que le recrutement se fasse dans un état d’urgence. La propagande qui exploite l’aspiration au rien et la nécessité d’en passer par le rien pour accéder à un monde nouveau, ne doit pas laisser le temps de la réflexion.

« La radicalité du moment du malaise dans la culture que nous connaissons est celle où la valeur de la parole est mise en cause et donc aussi le caractère opératoire du symbolique pour régler la coexistence humaine. C’est une forme de nihilisme », qui radicalise la négation. Or, si la négation, comme opérateur de la symbolisation est la catégorie la plus utile pour la parole, elle est ici totale, absolue, une fin en soi, tant dans le domaine de l’action (tout détruire), que de la pensée (tout dénigrer). On voit donc que la radicalité djihadiste s’attaque « à la racine de ce qui fait un monde humain », c’est-à-dire le symbolique. C’est ce qui conduit H. L’Heuillet à conclure que « le terrorisme est une guerre contre le symbole et contre l’identification de l’humain au symbolique[32]. »

J’en viens maintenant à la question des adolescents. Pourquoi sont-ils les victimes privilégiées de Daesh ? L’adolescence est une étape clé du développement de l’enfant. Ce temps de maturation du moi est marqué par trois transformations principales : une prise d’autonomie par rapport aux objets de référence, principalement les parents ; une modification de la pulsion sexuelle qui, contemporaine des changements corporels de la puberté, assure le passage d’une sexualité infantile à une sexualité adulte ; et un remaniement des identifications avec l’affirmation progressive d’une identité subjective, ce qui met rudement à l’épreuve ses assises narcissiques et la solidité de son monde interne.

La métamorphose physique et psychique de la puberté impose un parcours nouveau à l’adolescent, en vue de se créer soi-même, de se subjectiver, de trouver sa propre identité, et ce, sous le regard des autres, en particulier des proches, avec eux et contre eux. La crise de l’adolescence, que Philippe Gutton nomme « situation anthropologique fondamentale de l’adolescence[33], » par référence à Jean Laplanche, est une crise de l’idéal : l’idéal de parvenir à être soi, unique et original. Mais c’est aussi une crise de l’idéal au sens de la quête d’un idéal auquel se consacrer. Pour se construire, l’adolescent a besoin d’inventer de l’intermédiaire dans les relations individuelles et groupales, entre corps humain et corps social. Il lui faut être en relation tout en conservant une activité de penser, appartenir au monde, tout en créant sa propre façon d’être au monde.

Mais l’âge de l’adolescence est aussi celui de la radicalité. L’adolescent, à la recherche d’absolus, en quête d’idéalité, s’engage, se mobilise pour grandir. Il remet en question ses parents, il essaie de s’écarter de ce qu’ils ont fait de leur vie, pour partir à la recherche de son désir propre. Et grandir, c’est transformer les mouvements encore passifs de l’enfance en quelque chose d’actif[34]. Se mobiliser peut se traduire par le « partir », comme le développe P. Gutton : « Toute adolescence est un travail d’exil de ce qui lui est encore propre de son insertion familiale et ancestrale (le « chez soi », affectif et culturel) vers les épreuves de l’étranger. Le site personnel est ainsi quotidiennement interrogé, par son ambiguïté même entre lieu de pouvoir ou/et d’amour. Il l’est plus encore lorsque sa problématique est celle de l’immigré, majorant l’oscillation identitaire « d’où je viens, où je vais »[35]. ? »

Les jeunes, sans véritable place dans la société, malgré l’affirmation des droits de l’enfant, incessamment ballottés entre l’enfance et l’âge adulte, particulièrement fragilisés psychiquement, sont assignés à une adolescence sans fin, qui peut durer parfois plusieurs années. L’intolérance d’une société qui refuse l’interrogation, l’ambivalence, le doute et l’incertitude, ne va pas du tout dans le sens d’une facilitation de la création subjective adolescente.

Le manque d’autorité parentale, surtout paternelle, l’égalité homme-femme revendiquée avec force, la remise en cause permanente des valeurs traditionnelles, le vide idéologique, mais aussi la violence familiale, la délinquance de certains membres de la famille et, surtout pour les filles mais sans doute pas uniquement, les violences sexuelles subies au sein de la famille ou des proches, tous ces éléments sont des facteurs aggravant le risque d’engagement des jeunes dans la radicalité islamiste. Internet et les réseaux sociaux, qui les plongent dans un univers virtuel qu’ils prennent pour le réel, vont les aider à faire le pas qui va les pousser dans les bras du djihadisme. Ces jeunes, en pleine crise d’identité, ont alors l’illusion qu’en embrassant la cause djihadiste, qui propose à la fois une vision anti-impérialiste et hyper-patriarcale, ils vont trouver une stabilité identitaire et enfin accéder à l’âge adulte.

Et c’est bien la perspective du passage à l’acte qui les attire, et pas seulement l’idéologie. Si la religion peut être considérée comme un facteur de sublimation des pulsions, dans le cas du djihadisme, la religion en question est un « autre islam, différent de tous les courants de l’islam, un islam construit et réinventé », une « religion politisée et transformée en instrument de propagande », dénonçant l’idolâtrie de la vie. Et « tout converti reste un idolâtre tant qu’il n’est pas passé à l’acte. La terreur s’exerce aussi sur les combattants. La conversion ne s’accomplit pleinement que dans l’attentat-suicide, car il faut tuer en soi l’idolâtre que l’on fut[36] ».

Et dans cette situation sociale actuelle, caractérisée par l’individualisme, la disparition du tiers symbolisant et le dieu tout-puissant qu’est devenu le marché, l’adolescent se trouve dans une impasse : ce qu’il a à créer, à inventer, ne fait plus que du sur-place, sa construction s’arrête, le chemin est barré. Cela se traduit par un sentiment d’impuissance, d’humiliation, de fatigue, de morosité, de perte de motivation, et d’ennui, tout ce qui révèle la profonde blessure narcissique. Cette situation est la prédisposition idéale pour l’acte de partir et être la proie des recruteurs du djihadisme. Le message fondamentaliste entre alors en résonance avec les difficultés de l’acculturation de la jeunesse immigrée à cette culture individualiste, en rupture totale avec ses repères, y compris communautaires, qui viennent de sa tradition religieuse[37]. Leur activisme, qu’il s’agisse des jeunes filles ou des jeunes hommes, relève d’une même logique : ressentiment profond, capacité d’action amplifiée par le groupe, volonté d’humilier l’humiliateur, quête de figures tutélaires et perspective du statut de martyr, qui sera récompensé dans l’au-delà. On pourra même noter dans certains cas, que la conversion dans le djihadisme opère comme un sauvetage du suicide qui se transforme alors en désir de martyre.

L’objectif de la démarche djihadiste est de provoquer une conviction et de détourner l’adolescent de ses trajectoires : au plan négatif, annuler ou désavouer son interrogation identitaire fondamentale ; au plan positif, offrir une réplique qualifiée de « juste », parfaitement adaptée à l’idéal adolescent mis en impasse : une réponse qui clôt tout questionnement, un « prêt-à-porter[38]. »

Le discours du recruteur prétend vouloir partager le secret de toutes les espérances narcissiques du jeune et posséder les moyens d’y répondre. Il séduit sur la base d’une fausse complémentarité entre l’interrogation affective, souvent inconsciente de l’adolescent et la réponse d’une logique apparemment parfaite.

Pour certains, l’engagement d’un jeune dans le djihadisme relèverait d’une dérive sectaire par endoctrinement ou manipulation. Pour d’autres, ceux qui soutiennent la thèse de la conversion, celle-ci n’aurait jamais lieu, si la croyance offerte ne répondait pas à son attente, à son désir.

Pour la plupart, la radicalisation et l’engagement djihadiste doivent être compris comme un symptôme majeur actuel du blocage de la situation adolescente, au même titre que la tentation suicidaire, la toxicomanie, l’automutilation, la fugue ou la survenue d’un moment psychotique. Mais, est-ce suffisant pour expliquer les morts provoquées par les attentats-suicides ?

Contrairement à la famille ou aux politiques, la propagande terroriste parle aux jeunes en mal de rencontre et d’interlocution. Le recruteur djihadiste devient l’Autre référent, qui va se substituer au tiers défaillant qui s’est absenté. Cette propagande, bien que mensongère, dans ce monde vide et silencieux, possède une puissance symbolique révolutionnaire, capable de mobiliser des adolescents révoltés par la société telle qu’elle existe aujourd’hui et qui sont en quête d’un idéal qui pourrait la transformer, aussi mortifère soit-il.

Conclusion : Que conclure à la fin de ce parcours ? Comment protéger cette jeunesse en déshérence de cette attirance par le rien et la destructivité ? Je n’ai malheureusement pas de réponse « radicale ». En tout cas, reconstruire du lien social, de l’écoute, du soin, tout ceci est absolument nécessaire et ne peut s’inscrire que dans le long terme. Il y faudrait une volonté politique…

Monique SELZ

[1]     ) R. Gori, Un monde sans esprit, Les liens qui libèrent, 2016, p.13-14

[2]     ) 1796, Destutt de Tracy, philosophe

[3]     ) M. Selz, L’idéologie empêche-t-elle de penser ? in « La psychologie de masse, aujourd’hui ». Schibboleth/Actualité de Freud, Éditions des Rosiers, Sèvres 2012, pp.395-408.

[4]     ) H. Arendt, Le système totalitaire. Les origines du totalitarisme, Points Seuil n°307, p.217

[5]     ) C’est moi qui souligne

[6]     ) C’est moi qui souligne

[7]     ) La décomposition de la personnalité psychique, 1932, OCP, XIX, PUF, p.150

[8]     ) S. Freud, OCP XVI, PUF, pp.12-83

[9]     ) Ibid. p.12

[10]    ) A. Green, Sexualité et idéologie chez Marx et Freud, Études Freudiennes n°1/2, Paris, Denoël, 1969, pp.187-217

[11]    ) J. Rogozinski, Djihadisme : Le retour du sacrifice. Desclée de Brouwer, 2017.

[12]    ) Ibid. p.50

[13]    ) J.P. Filiu, Une radicalisation très rapide, cela s’appelle une conversion, le Monde, 17/07/2016

[14]    ) Ibid. p.233 et suiv.

[15]    ) Ibid. p.235

[16]    ) Ibid. p.237

[17]    ) F. Benslama, L’idéal blessé et le surmusulman, in L’idéal et la cruauté, Lignes, 2016, pp.11-28

[18]    ) F. Benslama, Ibid. p.14

[19]    ) R. Gori, La crise des valeurs favorise les théofascismes, Le Monde, 31/12/2015

[20]    ) R. Gori, Un monde sans esprit, Les liens qui libèrent, 2016, p.46

[21]    ) H. Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p.160

[22]    ) R. Gori, Ibid. p.129

[23]    ) G. Anders, L’obsolescence de l’homme, Tome II, Éditions Fario, 2011

[24]    ) G. Anders, Ibid. p.27

[25]    ) R. Gori, Ibid. p.94

[26]    ) H. L’Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même, Albin Michel, 2017

[27]    ) H. L’Heuillet, Ibid. p.18

[28]    ) H. L’Heuillet, Ibid. p.22

[29]    ) F. Benslama, Ibid. p.20

[30]    ) H. L’Heuillet, Ibid. p.63

[31]    ) P. Gutton, Ibid. p.27

[32]    ) H. L’Heuillet, Ibid. p.118

[33]    ) P. Gutton, Adolescence et djihadisme, L’Esprit du Temps, 2015

[34]    ) M.R. Moro, in P. Guitton et M.R. Moro, Quand l’adolescent s’engage, Éditions In Press, 2017

[35]    ) P. Gutton, Ibid. p.13

[36]    ) H. L’Heuillet, Ibid. p.73

[37]    ) M. Gauchet, Le fondamentalisme islamique est le signe paradoxal de la sortie du religieux, Le Monde, 21/11/2015

[38]    ) P. Gutton, Ibid. p.42