Daniel Daydou

Histoires sans paroles texte suivi par l’ouverture aux débats de Christine Gioja Brunerie

Daniel Daydou

Je suis psychanalyste depuis 1978. D’abord pendant 3 ans à l’Ecole Freudienne de Paris, où j’ai travaillé dans deux cartels, tout en étant en contrôle avec Françoise Dolto. Lorsqu’elle a arrêté cette fonction, nous l’avons assez régulièrement invitée pendant trois ans dans notre groupe de travail. Depuis la dissolution de l’E.F.P., je suis à la Fédération des Ateliers de Psychanalyse (F.A.P.).

Cependant, personnellement, je me suis fait un devoir d’aller régulièrement parler avec des analystes (hommes ou femmes) d’autres groupes : l’Espace analytique avec Xavier Audouard, l’I.P.A., la S.P.F., le Coût Freudien et même avec des personnes n’appartenant pas à des groupes constitués, comme Françoise Davoine.

A la fin de mes études de philosophie j’ai enseigné pendant un an en lycée. Puis j’ai rejoint l’équipe enseignante d’un centre pour caractériels, et enfin celle d’un collège pour adolescents intelligents mais en grave échec scolaire, où j’ai beaucoup appris.

J’ai intégré un I.M.P./I.M.P. Pro en tant qu’éducateur scolaire parallèlement à mon installation en tant qu’analyste. En tant que tel, j’ai travaillé auprès de jeunes placés par les juges pour enfants, et aussi dans un Centre maternel d’hébergement. Là j’ai rencontré une équipe cohérente avec laquelle je me suis « forgé » dans notre métier.

Avec l’aide de Xavier Audouard, j’ai toujours pensé que le psychanalyste œuvrait à la marge du socius, obligé qu’il est d’aider chacun (de ceux qui viennent chercher leur chemin) à se reconnaître dans sa singularité et en accord avec les autres.

Travailler pour des enfants « placés » a été très formateur pour apprendre combien un être humain jeune ne peut vivre son potentiel que si ses adultes tutélaires bougent. Ce qui fait bouger, ce n’est pas le déplacement d’un endroit à un autre. Déplacer quelqu’un a une fâcheuse tendance à cristalliser les positions (inadéquates) qui ne permettent pas de se reconnaître l’un l’autre. Ce qui fait bouger c’est la PAROLE. Il est vrai que si parfois les garants adultes de l’internat (directeur, éducateurs, psychologues, lingère, cuisiniers, personnel d’entretien, femmes de ménage…) habitent la parole, l’éloignement permet la « prise de conscience » et la « reconnaissance » que ce potentiel en jachère peur être cultivé. Et nous voyons se développer une personnalité pertinente et ô combien courageuse.

Winnicott m’a bien aidé, ainsi que Gérard Cramard lors de ces sept années d’ardeur, ainsi que Françoise Dolto bien sûr, par sa pratique et ses écrits, et nos dialogues.

Je me souviens de Mounir, 14 ans, dit « bâtard » mutique, scotché en CE 2 depuis ses 8 ans. Il était venu en internat car il recherchait sa mère « errante dans le métro » ; il ne savait ni lire ni écrire disait-il. A partir d’un certain moment il est venu me voir deux fois par semaine en prenant le train (Noyon-Compiègne).

Nous avons travaillé avec la parole et les dessins. La sœur aînée, qui avait fait des études, s’est rendue présente et l’a « protégé » d’un père non-reconnaissant.

Il a obtenu son Certificat d’études à16 ans, puis a passé son permis de conduire camions.

Je me souviens encore de cet enfant de 9 ans qui, suite à un cancer, devait subir une opération délicate. Il avait voulu parler à son père de sa peur en ma présence (la peur du père pour son fils), peur qui le paralysait, lui, le fils. Content d’être entendu, il a désiré dire la même chose à sa mère, toujours en ma présence. Elle est venue, et, quand il s’est approché de cette question de la peur il a vu (nous avons vu) qu’elle se tendait ; il s’est tourné vers moi, avec de grands yeux étonnés et la bouche entrouverte. Je lui ai souri en ouvrant mes mains ; il m’a souri à son tour. Nous nous étions entendus. Pas nécessaire d’aller plus avant.

Françoise Dolto nous a fait remarquer que l’être humain est un être parlant : avec son langage de paroles, mais aussi de gestes, de mouvements des membres, d’expressions du visage, et de vocables inventés lorsque les autres vocables ne sont pas disponibles.

C’est Serge Leclaire qui m’a permis de repérer cela ; dans une réponse à une lettre il a employé le mot « vivance » que j’ai adopté.

Et Dori Laube dit que les traumatisés inventent des vocables. Par exemple un enfant traumatisé de 4 ans et demi a passé un quart d’heure à moduler des « Wouah Wouah » qui répondaient à des questions posées par son père ou par moi. J’ai pris plaisir à lui dire ce que je comprenais, passé le premier moment de stupeur.

Je m’aperçois que je vais vous parler d’un cheminement qui s’est effectué avec le langage du corps. J’évoque très peu les vocables employés par le garçon… J’essayerai de combler cette lacune. Cependant, il y a un adage ou un proverbe qui dit : « le corps ne ment pas ».

Je vais essayer de vous entraîner dans ce cheminement vécu avec ce jeune garçon et ses parents.

LA SENSATION

Recevoir un/une enfant qui a vécu un trauma, c’est travailler avec la sensation. La sensation n’a rien de sensationnel, je veux dire qu’elle ne peut pas faire l’objet d’envolées dithyrambiques ou de bons-mots. Non, la sensation dont je veux témoigner ici, c’est celle qui n’a pas de vocable pour être circonscrite. C’est celle qui « biffe » la chair d’un corps innocent à l’endroit sensible.

Nous connaissons tous la sensation. Vous savez, (je cite le Petit Robert) ce « phénomène psychophysiologique par lequel une stimulation externe ou interne a un effet modificateur spécifique sur l’être vivant et conscient ; c’est un état ou un changement d’état ainsi provoqué, à prédominance affective (plaisir, douleur) ou représentative (perception). « Quand l’avion décolle, il provoque, la première fois, une sensation singulière que j’ai trouvée un peu euphorisante – « enfin, je vole ». J’avais essayé enfant avec un vélo rouge qui n’a pas supporté mes efforts et s’est effondré sous moi. Je me souviens de la moto de mes quinze ans, là enfin, je sentais que cela allait être possible ; mais le propriétaire du véhicule m’a stoppé net dans mes élans. Oui, enfin dans l’avion je vole. Merveilleuse sensation que cet « état » psychophysiologique.

Dans notre métier de psychanalyste, il arrive que nous soyons conduits à devoir œuvrer avec la sensation. Oui, parfois nous devons accepter de nous laisser « toucher » par une parole, un geste, une attitude, un mouvement, un cri, une apostrophe, le souhait d’un arrêt brutal, une menace, l’intrusion d’une personne nouvelle (époux ou épouse, compagne ou compagnon, grand-parent, etc.). Peut-être par ce qu’on pourrait appeler un « accident », vous savez, une de ces choses dont on dit : « ça arrive » (pour le meilleur comme pour le pire). C’est donc avec cela qu’il faut œuvrer . Avec ce « ça arrive », qui ne se fait pas annoncer, qui ne trouve pas de parole pour dire ce qui arrive et qui est arrivé, et qui semble ne pas cesser d’arriver ; tant qu’il n’y a pas de paroles qui disent vraiment il y aura tous les jours, voire à chaque instant, la peur paralysante que ça arrive.

(…)

Selon le souhait de l’auteur, le cas clinique ne sera pas publié. Après la conférence, Christine Gioja Brunerie, discutante de Daniel Daydou, a ouvert le débat :

« C’est une histoire d’abandon que nous avons entendu, d’abandon d’un garçon nouveau-né, Virgile.

Quand on sait à quel point la voix maternelle intervient comme un premier signifiant sonore, acoustique, dès le moment où le fœtus a commencé à développer son acuité auditive, on peut se demander ce qu’il en est lorsque cet élément s’absente du bain sonore qui accueille le bébé à sa naissance. Même si celui-ci est accueilli, plus tard, par celle qui devient sa mère qui lui parle.

Ce récit expose la sensorialité présente depuis les origines ainsi que ses trous, ses manques de détresse perçus par l’analyste, sentis par lui, chez un petit garçon qui entend tellement de choses terribles sur sa mère muette qui l’a abandonné.

Un enfant sans désir, sans besoin, qui sait dire son nom, qui ne sait dire que le récit d’une vie qu’il semble ne pas habiter. Du moins pas encore.

C’est aussi l’histoire d’une deuxième mère qui n’a pas souhaité avoir d’enfant un jour et ensuite il était trop tard, alors elle a accueilli celui-là. Et d’un père qui a besoin de s’identifier à un fils qui est un peu ailleurs.

Le travail d’analyste est parfois bien éprouvant à sentir ainsi en creux cette détresse qui circule avec toutes ces sensations innommables mais à accepter en soi, dans son corps, à interroger, reconnaître…

L’analyste est attentif au corps de cet enfant, à ses mouvements, son attitude, sa rigidité en présence de son père, sa détente subtile avec sa mère qu’il écoute, entend lui semble-t-il.

A un moment je me suis dit, en écoutant Daniel Daydou, : « Quelle chance il a cet enfant d’avoir un analyste qui ne fait pas corps et chœur avec les parents, l’environnement : « je ne fais pas chorus » – mais qui sente.

Et qui apporte, aux parents, porté par un tourment intérieur qui lui vient de l’enfant, devant Virgile, tout ouïe, une première parole qui devient signifiante : « Il vous a été donné ».

Puis, plus tard, une autre parole, tout aussi constituante : « Ta mère génitrice t’a sûrement dit colle-toi à ma colonne vertébrale et ne bouge pas » ce qui est exactement la position des enfants du déni de grossesse. Une parole qui restitue l’origine et la rend vivante, anime l’enfant.

Cet exposé qui a mis les auditeurs sous l’emprise bienveillante d’une parole constituante nous a montré l’importance de se laisser pénétrer par les sensations qui se manifestent dans la cure. Il a mis en scène l’abandon, qui pouvait se théoriser à plusieurs niveaux, celui de l’originaire, de la vie fœtale aux rencontres de la naissance en conjugaison étroite avec la filiation, entrecroisement mis en scène dans la cure. »