Algorithmes, Réel, Symbolisations

LES « RENCONTRES-DEBAT » DU CIPA 2016

Préambule à l’exposé de M. Godelier

Il paraît intéressant   d’entreprendre un bref rappel historique du développement des questions sur lesquelles s’est centré notre intérêt à l’occasion de cette journée. Ceci plus particulièrement autour de la place de la symbolisation en sociologie-anthropologie dans une lecture où la psychanalyse trouve à s’y interroger en retour. Nous verrons comment M. Godelier aborde actuellement ces questions du symbolique, et nous proposerons dans la suite de repérer et de formuler des problématiques autour desquels anthropologues et psychanalystes pourraient convenir de la possibilité d’un dialogue.

Commençons par Durkheim, on le dit le père de la sociologie, puis je survolerai les abords de Mauss son successeur, et la place de Levi Strauss et Bourdieu. Il existe un fait social : Ce qui crée le social, ce qui le tient ensemble. Durkheim situe les dialectiques individuel/ collectif. Cette base me semble-t-il est aussi celle de M Godelier. Le fait social distingue l’organisation animale figée des organisations humaines diversifiées. Le fait social pour Durkheim se repère par la distinction profane/sacré. Selon lui l’accès au sacré : ce qui est séparé, caché, interdit se fait par des rites.

Croyance et pratique commune fondent une communauté morale. Le rite source d’effervescence collective, d’exaltation, manifeste une force physique, véritable électricité qui ne peut être écartée comme illusion. Il la nomme le mana. Pour lui cet ensemble fait religion, voire société.

Donc il distingue la religion :

De la dimension psychologique, du rêve de la conception animiste, thèse soutenue par Spencer.

De l’effet d’interprétation sociale qui explique le devenir des éléments par des forces surnaturelles, thèse de Tylor ou Fraser.

Tous se situent pourtant dans la lignée évolutionniste de Darwin. Avec l’abord que fait F. Richard (psychanalyste) de M. Mauss nous faisons un pas de plus en examinant le sacrifice. (Mise en place du sacré). Il envisage à la lecture de Mauss que les pratiques rituelles par rapport aux mythes réalisent une liaison uniment pulsionnelle et sociale. Elles associent le rythme collectif, qui pour être social est rythmé (sorte de partition) donnant valeur à la nomination que préside le sacrifice : signum, lieu du geste qui arrache le symbole à la chose, à l’origine d’un trieb, une violence de l’esprit sur lui-même, une volonté de lier.

Cette transubjectivité à l’oeuvre relève de forces inconscientes : le Mana. C’est lui qui se retrouve dans le don, par cette nécessité de retour qu’il convoque (contre don), puis de l’échange qui s’augure. Levi-Strauss voit dans le don le produit de la fonction symbolique, et aborde l’échange avec comme prototype l’échange des femmes, femmes comme signes.

C’est là que s’enracine l’abord structuraliste en analogie avec les propositions issues de la linguistique de Jackobson. Mais l’analyse structurale du fait social, des mythes, en les plaçant comme objet sera critiquée. Cette chosification du social sera violemment attaquée par Sartre, pour qui l’homme est essentiellement projet, devenir. Cela conduira Lévi- Strauss à reconsidérer son objet scientifique pour le placer cette fois au niveau de la comparaison, de la variation, de l’écart. Il vise à échapper ainsi au narratif et à la subjectivité.

C’est aussi ce qui conduira Merleau-Ponty à retisser la filiation de Lévi- Strauss avec Mauss sur la question du sens, l’objet devenant point de vue substituable. Il s’agit de réintroduire la dimension, la charge dynamique d’une symbolisation. Cette symbolisation dont Bourdieu nous montrera l’effet de pouvoir dont elle est porteuse.

Il me semble que M Godelier retravaille ces questions et nous propose à son tour une voie riche de perspectives. Il résume lui même parfaitement bien ses positions dans l’introduction du livre au fondement des société[1], je vous les cite :

  • Les choses qu’on donne, qu’on vend, qu’il faut garder et transmettre(cf les Baruya : objet sacré caché ,l’irreprésentable : le symbole.)
  • Il n’y a pas de société fondée sur la famille et les liens de parenté.
  • Un homme et une femme ne font pas un enfant, pour cela il faut l’intervention du social.
  • Le social ne peut s’établir que sur la base du sacrifice de quelque chose qui est intérieurement, profondément contenu dans la sexualité humaine, et qui est son caractère fondamentalement asocial.
  • L’humanité doit faire du social avec du sexuel : interdit de l’inceste. Machine ventriloque, la sexualité est le lieu privilégié du corps où se soudent (refoulement par travestissement ou déguisement) la logique de l’individu et celle de la société, où s’incorporent idées, images, symboles ,désirs et intérêts opposés.
  • Les rapports sociaux contiennent des noyaux imaginaires internes (autre que des idéologies) qui conduisent à des pratiques symboliques, des pratiques du politico-religieux.

Il nous exposera aujourd’hui une reprise conceptuelle qui vient prendre place dans les grands courants de la pensée anthropologique, exposé qui se situe à partir du livre[2] L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique.

  1. Godelier resitue ce qu’il appelle les invariants humains et la place qu’y occupe la religion.

Pour notre dialogue sur cette question du symbole entre psychanalystes et anthropologues, examinons quelques points repérés à la lecture de ses propositions qui font convergence entre nos disciplines et par ce fait offrent à questions  croisées :

  • « le symbolique déborde la pensée, envahit et mobilise le corps tout entier, le regard, le geste, la posture et au delà tout ce qui prolonge hors des individus les significations données au monde. » Propos de M Godelier que la psychanalyse freudienne partage dans le fondement de ce qui constitue l’interprétation, tant des rêves que de ce qui fait symptôme, ou même encore dans le parcours du symbolique.
  • « Le langage est au cœur de la fonction symbolique, puisque les mots et les symboles désignent ce qui n’est pas eux. Mais le langage n’est pas tout le domaine symbolique et ne l’épuise pas. »

Vient ici sur la question du cœur et de cette désignation de ce qui n’est pas eux  ; la notion de présentation représentation et les problématiques du caché(le sacré) et de l’absent sont abordés.

Sur ces aspects la psychanalyse, les psychanalystes ont entamé de nombreux débats contradictoires.

  • « Il existe des réalités humaines qu’on ne peut ni vraiment imaginer, ni ressentir(re-sentir) :la souffrance est un contenu ». «  C’est sur cette base qui échappe en quelque sorte ; que par une loi du nombre peut se remettre en question un système social et les valeurs symboliques qu’il soutient. » Rassemblement des hétérogènes pour une action commune. Cette dimension Frédéric Lordon[3] y prête attention pour développer l’idée de son importance dans les mouvements révolutionnaires. Cette communication interindividuelle si particulière qu’est l’empathie, Freud dans son étude sur la psychologie des foules avait pris soin de la mentionner même si il concentrait son attention ailleurs.
  • Dans la reprise de l’analyse des mythes faite par Levi Strauss sur l’exemple du mythe du coyote et de son analyse structurale des trois niveaux du symbolique du réel de l’imaginaire, de votre coté M Godelier propose:

Un premier niveau animal malin ; le coyote symbole de la ruse et ainsi capable de nombreux rapports sexuels, avec le rapprochement des hommes à femmes dans une projection masculine.

Un deuxième niveau Démiurge pour le rapport entre coyote et saumons où il devient symbole d’un être invisible; niveau imaginaire (commander les saumons peut se bâtir sur une interprétation d’observations fortuites, d’une coïncidence historique par exemple.)

Un troisième niveau métaphysique : le coyote commande les forces de l’imaginaire, dimension contre-intuitive dit M. Godelier. Le symbole devient l’opérateur existant d’un monde surréel. Ainsi selon la mythologie les mythes sont censés n’avoir pas d’auteur, ils viennent de l’au delà relèvent du sacré.

Pour ma part j’y verrais un niveau d’abstraction de plus en plus élevé, ce que je distinguerais de l’imaginaire. Cette abstraction gagne en autonomie, elle devient première, c’est elle qui dicte les actions qui se produisent alors. De mon point de vue le symbole devient un outil productif.

  • Je souscris à de son point de vue lorsqu’il dit : «  Levi Strauss s’est intéressé à la structure du Mythe délaissant le rite (lieu d’expression du mythe.)

Alors qu’il défend : «  le fait que mythes et rites sont deux aspects d’une dynamique de l’agir. Du rite le mythe est une interprétation qui influe le rite avec le fait que par là le mythe à son tour devient la pensée qui fait penser. »

Se déploie me semble-t-il ce qui peut s’envisager comme un effet retour du symbole, de l’imaginaire vers dieu, la religion, vers le concret des objets des corps (ce que nous retrouvons sous forme d’affect chez Spinoza.)

  • J’ai été intéressé de retenir sa proposition sur le fait que l’ensemble symbole-imagination possède deux propriétés particulières :
  • le fait de contagion et de diffusion qui l’accompagne. Ce qui n’est pas le cas dans le champ de la connaissance scientifique où l’imaginaire n’est pas sollicité de la même façon.

Le philosophe F Lordon insiste aussi sur ce fait pour démontrer l’importance de l’image, ou plutôt de la charge affective dont l’image peut être porteuse ( cf récemment la photo de l’enfant mort sur la plage pour la question de prise de conscience de la l’immigration.)

  • Le fait de donner réponses aux questions existentielles (qui impliquent l’affectif et plus particulièrement dans la situation de l’inconnu) d’une façon sereine, donc rassurante, contribue à son établissement : recrutement symbolique, système symbolique, capital symbolique, dont nous savons qu’ils constituent des ensembles qui peuvent se succéder, se conflictualiser.

C’est dire que ces ensembles posséderaient une sorte de pouvoir de soumission, instauration d’un ordre, ce dont M Godelier dit qu’il serait plus efficace que la force elle même exercée. Son exemple Baruya le prouve .

Mais peut être pourrait –on voir aussi une scansion. Paris valait-t-il bien une messe ?

Avons -nous une clinique psychanalytique qui pourrait envisager les dynamiques de ces faits chez ceux qui les vivent ? Ou les éléments métapsychologiques qui nous permettent de les approcher ? J. Nadal nous avait déjà dans son introduction ouvert quelques pistes à ce propos.

Autour des ces points ou d’autres que je vous laisse le soin cibler, il me semble que nos approches peuvent se trouver aptes à expérimenter nos propositions d approche pour se complémentarisé (Devereux) mais aussi se refuter.

Michel Brouta, psychiatre Psychanalyste, Secrétaire Général du CIPA

[1] M Godelier au fondement des sociétés humaines Editions Albin Michel Paris 2007

[2] M. Godelier L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique CNRS éditions Paris 2015

[3] F Lordon La société des affects Pour un structuralisme des passions Editions du seuil